Guerre et Guerre – Laszlo Krasznahorkai

La nuit tomba, les étoiles apparurent, mais les quatre hommes ne rentrèrent pas à Kommos, restèrent, après s’être maintes fois assurés de la sécurité des lieux, là où le crépuscule les avait surpris, dans le bois d’oliviers surplombant le village, au nord, assis, adossés à un vieux tronc d’arbre, et ils gardèrent un long moment le silence tandis que le jour déclinait, jusqu’au moment où Bengazza prit la parole et déclara de sa voix bougonne qu’il fallait peut-être dire quelque chose aux villageois, il ignorait ce qu’en pensaient les autres mais, selon lui, il serait peut-être préférable de trouver une formule rassurante pour justifier leur présence ici, mais sa proposition ne reçut pour toute réponse qu’un long silence, que personne ne voulait visiblement rompre, et quand il fut enfin rompu ce fut pour parler d’un tout autre sujet, car Kasser fit remarquer qu’il n’existait rien de plus beau qu’un coucher de soleil sur les montagnes et la mer, le coucher de soleil, ce merveilleux jeu de lumières dans le ciel s’assombrissant, cette somptueuse incarnation de la transition et de la permanence, la sublime tragédie, poursuivit Falke, de toute transition et de toute permanence, un spectacle grandiose, une merveilleuse fresque représentant quelque chose qui n’existait pas mais illustrait à sa façon l’évanescence, la finitude, la disparition, l’extinction, et l’entrée en scène solennelle des couleurs, intervint Kasser, cette époustouflante célébration du rouge, du lilas, du jaune, du brun, du bleu, du blanc, l’aspect démoniaque de ce ciel peint, c’était tout cela, tout cela, et bien d’autres choses, reprit Falke, car il fallait aussi évoquer les milliers de frissons que le spectacle du crépuscule provoquait chez celui qui le contemplait, l’émotion intense qui le saisissait immanquablement, un crépuscule, dit Kasser, incarnait la beauté emplie d’espoirs des adieux, l’image éblouissante du départ, de l’éloignement, de l’entrée dans l’obscurité, mais aussi la promesse assurée du calme, du repos, et du sommeil imminent, c’était tout cela à la fois, et combien d’autres choses encore, remarqua Falke, oui, combien d’autres choses encore, renchérit Kasser, mais à cet instant l’air commença à se rafraichir et comme leurs vêtements, des pagnes en toile de lin que les villageois leur avait donnés, ne les protégeaient guère du froid, ils reprirent le chemin du village, descendirent l’étroit sentier qui serpentait entre les petites maisons de pierres, et entrèrent dans l’une d’elles, une maison inoccupée que leurs braves sauveteurs, les pêcheurs de poulpes de Kommos, leur avaient provisoirement attribuée, le temps qui leur serait nécessaire, avaient-ils dit ; ils entrèrent et s’allongèrent sur leurs couches, dans cette nuit douce et agréable maintenant qu’ils étaient à l’abri, dormirent quelques heures, comme toujours d’un sommeil agité, et puis ce fut l’aube, une nouvelle journée, avant l’apparition des premières lueurs du jour, ils étaient déjà tous les quatre dehors, devant la maison, accroupis près d’un figuier sur l’herbe perlée de rosée, guettant les prémices de l’aube, regardant le soleil se lever à l’est de la baie, car tous les quatre s’accordaient à penser qu’il n’existait rien de plus beau sur terre qu’un lever de soleil, l’aube, dit Kasser, cette miraculeuse ascension, le spectacle époustouflant de la renaissance de la lumière, le retour de la vision des choses, et de la netteté de leurs contours, la célébration du retour de tout, et de la plénitude elle-même, poursuivit Falke, et celui de l’ordre, de la régularité, et avec eux du sentiment de sécurité, l’aube incarnait la naissance, le sacre de cette naissance, non, assurément, remarqua Kasser, il n’existait rien de plus beau, et il fallait y ajouter toutes les émotions ressenties par celui qui voyait cela, assistait en silence à cette magnificence, oui, dit Falke, et même si elle annonçait un mouvement contraire, celui du crépuscule, l’aube, avec sa clarté bienfaisante, représentait la source du nouveau départ, du commencement, de l’énergie positive, et aussi de la confiance, observa Kasser, car il y avait dans chaque matin une forme de confiance absolue, et tant de choses encore, ajouta Falke, mais le jour était désormais complètement levé et avait fait son entrée majestueuse dans le village de Kommos, c’est pourquoi, lentement, l’un après l’autre, ils se levèrent et regagnèrent la maison, car tous avaient approuvé Toot lorsque celui-ci avait remarqué que tout cela était bien beau mais qu’il était peut-être temps de goûter enfin aux denrées, poissons, dattes, figues, raisins, que les villageois leur avaient offertes la veille.


« […] il avait réalisé , tout en observant l’extraordinaire complexité des choses, que si le monde n’existait pas, toute la pensée humaine s’y référant était, elle, bien existante, et qu’il n’existait qu’ainsi, dans des milliers de variantes : dans les milliers de projections de l’esprit humain le décrivant, lui, le monde, et puisque, dit-il, il existait en tant que mot, en tant que Verbe flottant au-dessus des eaux, il était évident qu’exprimer telle opinion, émettre une hypothèse ou un choix n’avaient aucun sens, il ne fallait pas choisir mais accepter, il ne fallait pas faire le bon ou le mauvais choix mais admettre que rien ne dépendait de nous, accepter que la justesse d’un raisonnement, aussi remarquable fût-il, ne dépendait pas de son exactitude ou de son inexactitude, puisqu’il n’y avait aucun modèle de référence auquel le mesurer, mais de sa beauté, laquelle nous incitait à croire en sa véracité, voilà ce qui s’était passé entre le soir de son anniversaire et la centième étape de sa réflexion, voilà, fit Korim, ce qui lui était arrivé, il avait compris la force incommensurable de la foi, et donné une nouvelle interprétation à ce que les anciens savaient, à savoir que le monde était et subsistait par la foi en son existence et qu’il périrait avec la perte de cette foi »


La civilisation minoenne, dit Korim, le Minautore, Thésée, Ariane et le labyrinthe, mille cinq cent ans de paix unique, tant de beauté, d’énergie, de sensibilité, la hache à double tranchant, et les céramiques de Kamarès, les déesses de l’opium, et les grottes sacrées, le berceau de la civilisation européenne, comme on dit, l’âge d’or, le quinzième siècle et ensuite Théra, dit-il d’une voix amère, les Mycéniens et les hordes d’Achéens, la destruction totale, aussi incompréhensible que douloureuse, voilà tout ce que nous savons Mademoiselle, et puis il se tut, souleva les jambes pour lui permettre de passer son balai sous la table, et la femme, juste avant de continuer vers la porte et sans doute pour le remercier d’avoir gentiment soulevé les pieds, lui dit d’une toute petite voix, avec un accent prononcé : »jó », c’est-à-dire, « bien », en hongrois, après quoi elle se dirigea vers la porte, balaya soigneusement tous les coins et recoins, rassembla les détritus, qu’elle poussa avec son balai sur la pelle, puis elle alla ouvrir la lucarne de ventilation, et jeta le tout, qui se dispersa dans le vent, dans le ciel, entre les misérables toits et les cheminées décrépites, et, lorsqu’il referma la lucarne, on entendit une boîte de conserve vide heurter le mur dans sa chute, et puis le bruit s’évanouit progressivement, dans le vent, dans le ciel, entre les toits et les cheminées.

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