L’innommable actuel – Roberto Calasso

On peut se demander si la société séculaire est une société qui croit en quelque chose qui ne soit pas elle-même. Ou si elle est parvenue à ce haut degré de sagesse qui fait que l’on renonce à croire, et qu’on se limite à observer, à étudier, à comprendre, dans une progression indéfinie et imprévisible. Or, cet état, qui exige sobriété et concentration, ne semble pas correspondre à ce qui arrive tous les jours dans l’immense société séculière, qui s’étend désormais sur tous les continents et est continuellement secouée avec violence par des turbulences d’origines diverses. Elles rappellent celles qui avaient lieu au temps des guerres de religion. Lesquelles cependant se fondaient justement sur des heurts de croyances. Des armées invisibles de théologies et de liturgies se battaient à côté des armées terrestres. Aujourd’hui, en revanche, il serait impossible de percevoir ces armées. Les conflits de la société n’ont plus pour objet quelque chose qui serait en dehors et au-delà, mais la société elle-même. Or, celle-ci est tout d’abord une vaste surface expérimentale, un laboratoire où des forces opposées tentent de s’arracher réciproquement la direction des expériences.


Comment un sujet de la société séculière, éduqué à ignorer l’invisible, peut-il le reconnaître à nouveau?


La disponibilité et l’accessibilité de toutes les croyances du passé sont justement une des caractéristiques de l’époque que j’appelais autrefois post-historique. Mais si l’on exclut cette voie inévitablement parodique, quelle autre possibilité reste-t-il? Le sujet séculier devra-t-il se contenter de l’effacement de l’invisible, qui est devenu désormais le présupposé de la vie commune? Voilà la ligne de partage des eaux. Si l’essentiel n’est pas de croire mais de connaître, comme le suppose toute gnose, il s’agira de s’ouvrir une voie dans l’obscurité, en utilisant n’importe quel moyen, dans une sorte de bricolage incessant de la connaissance, sans avoir aucune certitude sur le point de départ et sans même imaginer un point d’arrivée.

Telle est la condition, à la fois lamentable et exaltante, où est contraint de vivre celui qui, aujourd’hui, n’appartient à aucune confession mais se refuse en même temps à accepter la religion – ou, plus précisément, superstition – de la société. C’est une voie difficile, sans nom, sans points de repère qui ne soient cryptés et étroitement personnels. Mais c’est aussi une voie où l’on rencontre le secours imprévu de voix similaires, comme dans une constellation clandestine. Je ne crois pas qu’on puisse s’attendre à quelque chose de plus, pour l’instant. Et pourtant, à bien y regarder, c’est réellement beaucoup. Et c’est un grand jeu, qu’ils sont nombreux à avoir pratiqué, sans le déclarer, au cours des siècles, mais qui aujourd’hui ne peut avoir que l’impudence de se montrer en pleine lumière. Comme on le lit dans les Notes sur le « Rameau d’or » de Wittgenstein : « On pourrait presque dire que l’homme est un animal cérémoniel. »


Tout cela procède d’un moment de l’histoire où les procédures ont pris le pas sur les rituels. Un moment fuyant, difficile à établir, car les deux puissances ont aussi des traits communs. Ce sont, avant tout, des actions formalisées. Mais orientées dans des directions opposées. Le rituel vers la conscience parfaite qui correspond, pour les chrétiens, à l’instant de transsubstantiation. Les procédures tendent au contraire à l’automatisme total. Plus les procédures se multiplient et plus le règne des automates s’étende.


Touristes, terroristes : des catégories douées d’ubiquité et de magnétisme. Ils attirent par leur force propre. Mais il y a aussi, léger contrepoids, les réfractaires, les intolérants. Et eux ont toujours été là : un certain nombre – limité – d’êtres qui réussissent à passer entre les mailles des classes, des corporations, des barrages sociaux. Qui deviennent apatrides et extraterritoriaux par vocation. Non par malveillance envers leurs congénères, mais par fidélité à une certaine ivresse de l’anonymat et par incapacité à se sentir liés à des rôles définis. Ce sont des contemplatifs cachés et non reconnus, qui habitent depuis toujours dans les failles de la société. Dans l’Inde védique, on parlait des vanaprastha, de ceux qui vont « dans la forêt ». Quand il n’y a plus de forêt, ils circulent dans les rues de tout un chacun, mais à une certaine lumière dans leurs yeux on saisit qu’ils n’appartiennent pas.


Avec l’apparition des transhumanistes, les sécularistes ont dévoilé ce qui a été depuis toujours leur visée : ne pas laisser de côté le religieux, mais l’incorporer, et l’utiliser à leurs propres fins. C’était là leur plan occulte, qui peut enfin devenir explicite, grâce au secours de la technologie. Auparavant les moyens manquaient.


Conforme, de ce point de vue, au principal desideratum des transhumanistes : une vie infiniment prolongée afin de gommer tout résidu du sentiment tragique de l’existence.


Il est vain de penser, si l’on ne tente pas de penser ce qu’est le sacrifice.


3 réflexions sur “L’innommable actuel – Roberto Calasso

  1. « Être des contemplatifs cachés » considéré comme un summum, voila de quoi nourrir une légitime attitude et source de pensée dans tout groupe de pairs qui viserait à une certaine homogénéité ou induirait une certaine hiérarchie des contributions de ses membres.

    Je trouve qu’il y a quand-même une énorme maladresse : donner l’impression que de s’égorger massivement au nom de dieux était plus édifiant que de périr dans les conflits, disons, matérialistes. Selon moi, cela relève d’une coupable paresse intellectuelle – ou idéologique (ce qui serait bien plus inquiétant) – tant les religions de l’invisible ont, précisément, été instrumentalisées par les « superstitions de la société » pour pratiquer les massacres nécessaires à l’accaparement d’aires d’expérimentations plus larges. Et quand bien même il y aurait eu d’authentiques grandes boucheries transcendantales, elles n’auraient à mes yeux aucun mérite supplémentaire en regard de boucheries d’autres natures. Aucun regret.

    Pour le reste, ça résonne bien en moi.

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      1. Je ne parviens pas à me défaire tout à fait de l’impression, à la re-re-lecture de ce premier §, que c’était « mieux » avant, quand les communautés humaines croyaient en quelque chose qui ne fût pas elles-mêmes.
        Dans sa formulation telle que je la lis, je perçois une hiérarchisation à peine voilée (« cependant ») signifiant qu’était plus édifiant le temps où le combat (fût-il meurtrier, comme les guerres de religion) se faisait au nom d’un invisible.
        De plus, selon moi, c’était une imposture : les religions servant alors de prétexte, d’étincelle, de ressort identitaire utiles à d’autres fins (séculières et bien dissimulées, elles).
        Je maintiens que c’est une faiblesse dans son argument et je ne vois pas, lu comme je le lis, en quoi il sert son propos (que d’ailleurs l’extrait ne conclut pas, laissant le lecteur sur un « Or … », la fin du syllogisme me manque (Donc …).
        Je trouve même que le risque d’une interprétation de ce § comme relevant d’une exaltation d’un passé-grandiose-et tumultueux-parce-qu’on-est-constamment-en-train-de-jouer-sa-vie-pour-des-raisons-transcendantales n’est pas faible et me semble contredire ce qu’il préconise par la suite en réponse à la question « Comment un sujet de la société séculière, éduqué à ignorer l’invisible, peut-il le reconnaître à nouveau ? » A savoir être réfractaire, extraterritorial, anonyme, interstitiel, …

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