La ruine de Kasch – Roberto Calasso

Marie-Antoinette, « épouvantable destin tout semé d’intersignes », passa le seuil des trop nombreuses significations, qui allaient par la suite l’accabler, lorsqu’elle entra à Strasbourg, fiancée de quatorze ans, dans un carrosse de cristal. Comme pour le jeune Bouddha, on lui avait caché les estropiés, les vieux et les malades. Les maîtres de cérémonie avaient fixé sur une île au milieu du Rhin le lieu où l’archiduchesse devait être remise, nue, aux mains des envoyés de son époux. Un édifice avait été bâti spécialement pour l’accueillir et ses salles avaient été décorées d’hommages à la future reine. Dans la salle principale, l’œil se perdait sur de vastes tapisseries, don inaugural de la France.

Goethe, jeune étudiant en droit, s’y arrêta plusieurs fois, peu de temps avant que le cortège de Marie-Antoinette n’entrât dans la ville. En pénétrant dans la grande salle, il perçut quelque chose d’effrayant. « On y avait suspendu plusieurs tapisseries, resplendissantes, somptueuses, bordées d’ornements serrés et composées sur le modèle de tableaux de peintres français de l’époque. Eh bien, j’aurais sans doute trouvé le moyen de les apprécier, car ma sensibilité et mon jugement excluaient bien difficilement tout à fait quelque chose, si leur thème, soudain, ne m’avait indigné au plus haut point. Ces tapisseries représentaient l’histoire de Jason, Médée et Créüse, c’est-à-dire l’exemple le plus frappant d’un mariage fatal. A la gauche du trône, on voyait l’épouse lutter contre la mort la plus atroce au milieu des lamentations de son entourage; à droite, le père horrifié à la vue des enfants massacrés à ses pieds; tandis que la Furie, sur son char tiré par des dragons, s’élevait dans le ciel. Et pour qu’à l’atroce et au répugnant ne manquât pas même une touche de fadeur, sur la droite, derrière le velours rouge du dossier du trône, on voyait se tordre la queue blanche de ce taureau fabuleux, tandis que le monstre crachant le feu et Jason en lutte étaient entièrement recouverts d’un drapé précieux… « Quoi! » m’exclamai-je sans prêter attention à l’étonnement des assistants, « est-il permis de mettre aussi imprudemment sous les yeux d’une jeune reine, dès le premier jour, l’exemple du mariage le plus épouvantable qui fût jamais consommé! N’y a-t-il donc point parmi les architectes, décorateurs et tapissiers de France un seul homme qui comprenne que les images agissent sur les sens et l’esprit, qu’elles laissent des impressions, qu’elles éveillent des pressentiments? Ne dirait-on pas que l’on a voulu envoyer au-devant de cette belle dame, que l’on dit attachée à la vie, le plus hideux des spectres? » Les jeunes amis de Goethe voulurent le tranquilliser en lui assurant que personne, désormais, « ne se préoccupait de chercher des significations aux images; à eux, du moins, cela ne leur serait jamais venu à l’esprit et toute la population de Strasbourg et de sa région qui défilerait devant cette tapisserie n’aurait certainement pas cette fantaisie, pas plus, d’ailleurs, que la reine avec toute sa suite. »

La cruelle étourderie qui enivre la France entre le Régence et les États Généraux se compose, entre autres choses, d’une totale insouciance, d’une obnubilation temporaire à l’égard des images. Comme le disait Madame Geoffrin à quelqu’un qui l’ennuyait avec une histoire qui n’en finissait pas : « Pour avoir du succès en France, il faut avoir de grands couteaux et de petites histoires. » On affilait de grands couteaux, on racontait de petites histoires. Et on passait outre. Mais l’image se venge de qui ne l’observe pas. La vie de Marie-Antoinette est d’autant plus suffoquée par les symboles qu’on les percevait moins autour d’elle.

Sur une île au milieu du Rhin avait été édifié un pavillon en bois : la « maison de la remise ». Là, Maria Antonietta, comme on l’appelait dans son enfance, devint à jamais Marie-Antoinette. La remise eut lieu sur la ligne de démarcation invisible qui séparait le pavillon en deux et autour d’une grande table placée au centre de la salle principale. Marie-Antoinette pénétra dans le pavillon du côté autrichien. Dans la dernière antichambre avant la ligne, elle fut lentement déshabillée devant la suite qui l’avait escortée depuis Vienne. Pas un ruban, pas une épingle à cheveux ne devaient lui rester. Elle était offerte nue aux étoffes tissées sur sa nouvelle terre de France, aux chemises de soie, aux bas de Lyon, aux escarpins du chausseur de la Cour. Son court passé, familial et insouciant, devait être effacé. La France la prenait comme hôte et comme otage. Le doux contact des vêtements qu’on avait emportés pour elle de Versailles correspondait à l’étreinte du nouveau dieu. Ce pavillon fut pour Marie-Antoinette un ghotul éphémère et sans jeux, la maison de l’initiation cruelle, où les multiples yeux qui l’observaient et continueraient à l’observer jusqu’à sa mort clinique, marquaient le passage par la mort rituelle. Ce geste de spoliation sacrificielle la confiait totalement à la terre qui la revêtait de son destin. L’étiquette est la dernière puissance qui protège les symboles abandonnés. Elle fait en sorte que les symboles, même quand ils ne sont pas perçus comme tels, puissent continuer à agir. En y ajoutant, parfois, un certain sarcasme. Ici, une Psyché ignare s’abandonnait à un Éros trop tangible dans ces soies, ces dentelles. Le dieu du culte duquel on l’initiait avait une forme trop précise et trop blasée, ne vivait plus dans un nuage nourrissant et protecteur, ne pouvait plus reculer dans l’invisible. Il serait facile, un jour, de le dépouiller à son tour. Lorsqu’elle fut emprisonnée à la Conciergerie, il restait à Maris-Antoinette quinze chemises de toile fine, avec ourlets de dentelle, un manteau de satin, deux robes de chambre, cinq corsages, vingt-deux mouchoirs de batiste. Au tribunal, on présenta comme corps du délit des mèches de cheveux, de petites pelotes de soie, un petit miroir, un portrait de femme, un bout de tissu en lin sur lequel était brodé un cœur rouge traversé par une flèche. Pour les Français, Marie-Antoinette n’allait conclure la cérémonie de Strasbourg que comme veuve Capet, habillée d’une robe en piqué blanc, dessinée avec rancœur par David sur la charrette qui la conduisait à l’échafaud. A la fin de la longue cérémonie dans la « maison de la remise », quand elle eut franchi l’imperceptible ligne qui passait au centre de la table, Marie-Antoinette, en sanglots, cacha un long moment sa tête dans les bras de la comtesse de Noailles, sa nouvelle dame de compagnie.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s