Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment – Cynthia Fleury

Nietzsche le dit : l’homme qui échappe au ressentiment n’y échappe pas d’emblée, c’est toujours le fruit d’un travail. Et l’œuvre est sans cesse à répéter : la vigilance est toujours là pour s’obliger à la sublimation et ne pas simplement se contenter d’une inspiration. Telle est l’une des définitions freudiennes de la culture : « La sublimation des instincts constitue l’un des traits les plus saillants du développement culturel; c’est elle qui permet aux activités psychiques élevées, scientifiques, artistiques ou idéologiques, de jouer un rôle si important dans la vie des êtres civilisés. » (Freud, Malaise dans la civilisation) La sublimation est une aptitude nécessaire au sujet individuel, isolé ou pris dans les rets de la société : elle est cette habileté à tisser avec ses propres névroses, et à tisser avec celles des autres, encore plus difficiles à digérer, un talent quasi alchimique de faire avec les pulsions autre chose que du pulsionnel régressif, de les tourner vers un au-delà d’elles-mêmes, d’utiliser à bon escient l’énergie créatrice qui les parcourt.

Car il faut comprendre que l’énergie manque, qu’elle est renouvelable, mais que chaque sujet a un rythme propre de renouvellement, et que brûler son énergie via des objets impropres à cela consume et met en péril la résilience écosystémique. « Comme l’être humain ne dispose pas d’une quantité illimitée d’énergie psychique, il ne peut accomplir ses tâches qu’au moyen d’une répartition opportune de sa libido. » L’analyse permet de comprendre le fonctionnement libidinal de l’être : comment son énergie se focalise sur tel ou tel objet et comment, à trop se focaliser sur l’objet, l’énergie se consomme, tourne à vide, sans possibilité de se recharger; comment il faut apprendre « la répartition opportune de la libido », car c’est bien la même énergie qui parcourt le corps et l’esprit, l’investissement dans la société et celui qu’on est capable de prodiguer hors d’elle. Là les règles varient selon les êtres, certains sachant user de cette même énergie, dans l’écriture, dans la vie publique et dans la sexualité. D’autres, à l’inverse, devant « choisir » ou plutôt subissant le fait que cette énergie n’est pas infinie, et qu’il faut l’orienter, qu’il faut choisir alors qu’on aimerait faire autrement.

Freud a pu laisser parler son sexisme ordinaire, lequel pouvait, du reste, s’appuyer sur un phénomène propre à son époque, à savoir la place de l’hystérie plus forte chez les femmes que chez les hommes. L’erreur freudienne est d’essentialiser la femme et de ne pas voir qu’il y a un moment historique. Si la femme est dans le ressentiment, ce n’est pas parce qu’elle ne fait plus l’objet de l’attention masculine – de fait, en partie-, mais surtout parce qu’elle est privée de son investissement libidinal propre. Or toute personne qui ne peut investir le monde par le biais de sa libido meurt à petit feu et bascule dans le ressentiment, comme processus de défense. C’est ici, au demeurant, que le croisement entre effort personnel et effort sociétal est déterminant. Car il existe bien sûr des conditions structurelles qui produisent du ressentiment. Cela ne signifie pas qu’il faille s’y soumettre, mais reconnaissons que la situation est plus malaisée pour celui – et plus souvent celle – qui y est confronté. Il est ainsi du devoir de la politique et d’un État de droit digne de ce nom de produire les conditions qui ne renforcent pas le ressentiment, en permettant au plus grand nombre d’investir de façon libidinale le monde; non seulement de permettre ce que Winnicott désigne comme cette espérance d’une attente comblée par le monde, mais également d’une mise à disposition de moyens pour y accéder. Aucun individu ne peut se reposer sur cette obligation de l’État de droit à produire cela, dans la mesure où ce dernier n’est rien sans l’effort perpétuel des individus œuvrant à créer les moyens de la lutte contre le ressentiment. Pour autant le seul individu n’est pas seul responsable du dysfonctionnement démocratique, et surtout de sa complaisance à considérer que le maintien des structures alimentant le ressentiment est chose dérisoire. Espérer dans le monde n’est pas refuser la frustration, mais simplement l’inscrire dans un ordre de signification possible et de symbolisation. Si l’individu est persuadé qu’il ne peut rien espérer du monde, la forclosion s’opère et cela vient altérer sa faculté de « réceptivité à la joie et à la souffrance ». Le voilà destiné à « l’insensibilité hébétée », à « l’abrutissement progressif ».

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