Une sécheresse à Paris – Alain Chany

Il y en a qui trouve le Bon Dieu dans une pochette-surprise, contre toute attente, et c’est une révélation : des théologiens sont payés pour se pencher sur ce genre de miracle qui touche en particulier les gens simples, dans les usines et campagnes du monde, à intervalles assez réguliers.

Mon cas vole moins haut : moi, le verbe m’est réapparu sous la forme d’un petit bimoteur à hélice, en provenance de Orly, et qui atterrit à neuf heures cinquante-cinq minutes, le vendredi 13 février, entre un champ labouré et une route nationale. Le hasard objectif avait pris ce jour-là les formes d’une jeune journaliste.

Quelques jours auparavant, j’avais été contacté par téléphone : elle m’avait pressenti pour les besoins d’une enquête sur les écrivains qui n’écrivent pas, objectif hasardeux. Ces bizarreries n’amuseront peut-être pas le public, qui demande du solide. Pour mon goût, j’estime que ces histoires de couteaux sans lame auxquels il manque le manche s’accordent à point au genre de nullité qui me sous-tend, et dont certains illuminés entendraient faire une œuvre. Là où je me trouve, passer pour un con, un impuissant, une locomotive à vapeur, engage peu. J’acceptai vivement cette rencontre au pays.

Elle tenait à connaître mon biotope : nous mangeâmes à la maison en compagnie de ma concubine assermentée et d’un copain qui fait de la représentation à Montauban, quand il n’est pas clochard à La Contre.

Elle découvrit des moutons noirs, une race qui réussit chez moi et décline ailleurs, et, à m’écouter faire la dithyrambe de la dèche, finit par boire du café froid rallongé sans sucre. Cette jeune femme brune portait une queue de cheval tenue par un ruban violet, des chaussettes écossaises beiges, et avait les yeux bleus quand elle enlevait ses lunettes noires. Elle rechargeait à intervalles réguliers un magnétophone minuscule et silencieux kaki. J’allai sans précautions, et sans doute fis-je des grimaces mondaines et donnai-je dans l’outrance verbale; car c’est dans mon style.

A la fin, je fus amené à lui avouer que, lorsque l’encre gèle dans le stylo, celui qui ne se prend pas pour un écrivain comprend sans effort que le but de la littérature n’est pas de faire des livres. Ne l’ayant pas convaincue de l’impardonnabilité du genre romanesque, et l’air d’en savoir cette fois suffisamment sur mon ego, elle tint à tirer le portrait du mort, pour une éternité hebdomadaire, et sortit un appareil photo de son sac. A ce moment-là, il y eut quelque chose d’inquiétant et de lugubre dans la relation entre une jolie journaliste en début de carrière et un quadragénaire écrivain manqué.

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