La littérature à l’estomac – Julien Gracq

La demande harcelante de grands écrivains fait que presque chaque nouveau venu a l’air de sortir d’une forcerie: il se dope, il se travaille, il se fouaille les côtes: il veut être à la hauteur de ce que l’on attend de lui, à la hauteur de son époque. Le critique, lui, ne veut pas en démordre: coûte que coûte, il découvrira, c’est sa mission – ce n’est pas une époque comme les autres – chaque semaine, il lui faut quelque chose à jeter dans l’arène à son de trompe: un philosophe tahitien, un graffiti de bagnard, – Rimbaud redivivus; on dirait parfois, au milieu
de la fiesta rituelle et colorée qu’est devenue notre »vie littéraire »
, un trompette affolé qui sonnerait tout par peur d’en passer: la sortie du taureau de course et celle du cheval du picador. Aussi voit-on trop souvent en effet la « sortie » d’un écrivain nouveau nous donner le spectacle pénible d’une rosse efflanquée essayant de soulever lugubrement sa croupe au milieu d’une pétarade théâtrale de fouets de cirque – rien à faire, un tour de piste suffit, il sent l’écurie comme pas un, il court maintenant à sa mangeoire; il n’est bon qu’à radoter, à fourrer dans un jury littéraire où à son tour il couvera l’an prochain quelque nouveau « poulain » aux jambes molles et aux dents longues.


Moins encore dans le contenu que dans le ton, il y a aujourd’hui un nivellement des réactions esthétiques (?) après les réactions politiques (on sait qu’elles tendent parfois à coïncider) qui s’établit par le bas, comme il arrive quand on commence à débattre de malentendus sur la place publique. Il vaut mieux prendre son parti (car on ne reviendra pas en arrière) de cette curieuse électorisation de la littérature, mais il est préférable de savoir « à quoi s’en tenir » à défaut d’y voir clair : nous sommes entrés avec elle dans une ère d’instabilité capricieuse où les constellations risquent de se bousculer et de se remplacer assez vite, car l’actualité dévore sans pitié ses objets : elle peut nous inviter, c’est le mieux qu’on puisse souhaiter, sinon à une suspension de jugement qui n’est pas dans l’ordre des choses, du moins à un minimum de restriction mentale quand nous prétendons nous prononcer sur la littérature de ce temps autrement que sous l’angle du fait-divers : nulle jusqu’ici sans doute, au milieu d’une consommation sans mesure d’intelligence critique, n’aura plus obstinément tenu secrètes ses vraies perspectives, et dérobé au regard les attendus d’un jugement à venir.

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