Histoire d’une vie – Aharon Appelfeld

Plus de cinquante ans ont passé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le cœur a beaucoup oublié, principalement des lieux, des dates, des noms de gens, et pourtant je ressens ces jours-là dans mon corps. Chaque fois qu’il pleut, qu’il fait froid ou que souffle un vent violent, je suis de nouveau dans le ghetto, dans le camp, ou dans les forêts qui m’ont abrité longtemps. La mémoire, s’avère-t-il, a des racines profondément ancrées dans le corps. Il suffit de l’odeur de la paille pourrie ou du cri d’un oiseau pour me transporter loin à l’intérieur.

Je dis à l’intérieur, bien que je n’aie pas encore trouvé de mots pour ces violentes taches de mémoire. Au fil des années j’ai tenté plus d’une fois de toucher les châlits du camp et de goûter à la soupe claire qu’on y distribuait. Tout ce qui ressortait de cet effort était un magma de mots, ou plus précisément de mots inexacts, un rythme faussé, des images faibles ou exagérées. Une épreuve profonde, ai-je appris, peut être faussée facilement. Cette fois non plus je ne toucherai pas ce feu. Je ne parlerai pas du camp, mais de la fuite, qui eut lieu à l’automne 1942, alors que j’avais dix ans.


A la libération, nous étions cernés de toutes parts par des gens mauvais, mais il y en avait auxquels la guerre avait ajouté une dimension de grandeur. Leur démarche était plus lente, leur regard s’était ouvert et une sorte de spiritualité éclairait leur visage. Pour la plupart des gens cultivés, mais aussi des gens simples étaient parvenus à ce degré. Contrairement aux autres réfugiés, ils ne constituaient pas de stocks de nourriture et ne commerçaient pas. Le plus souvent ils étaient plongés en eux-mêmes. De tels êtres silencieux se trouvaient dans chaque colonne de réfugiés, chaque camp de transit. Avec le temps, lorsque les camps s’agrandirent, ils devinrent moniteurs ou instituteurs et ils protégeaient les enfants de toutes leurs forces. Ils se battaient non seulement contre les trafiquants, les rabatteurs, les clandestins et les pervers, mais aussi contre le Joint, qui n’ouvrait pas suffisamment de classes et distribuait les cahiers et les livres avec parcimonie.


Ma poétique personnelle s’est formée au début de ma vie, et lorsque je dis « au début de ma vie », je pense à tout ce que j’ai vu et perçu dans la maison de mes parents et durant la longue guerre. C’est alors que s’est déterminé en moi mon rapport aux hommes, aux croyances, aux sentiments et aux mots. Ce rapport n’a pas changé avec le temps. Ma vie s’est pourtant enrichie, j’ai amassé des mots, des termes et des connaissances, mais le rapport fondamental est resté tel quel. Durant la guerre, j’ai vu la vie dans sa nudité, sans fard. Le bien et le mal, le beau et le laid se sont révélés à moi mêlés. Cela ne m’a pas transformé, grâce au ciel, en moraliste. Au contraire, j’ai appris à respecter la faiblesse et à l’aimer, la faiblesse est notre essence et notre humanité. Un homme qui connaît sa faiblesse sait parfois la surmonter. Le moraliste ignore ses faiblesses et, au lieu de s’en prendre à lui-même, il s’en prend à son prochain.


Dès mes débuts, j’avais senti que la littérature n’est pas le terreau adéquat pour l’étude sociologique. La vraie littérature traite du contact avec les secrets du destin et de l’âme, en d’autres mots : la sphère métaphysique.


Pourtant il me fallut des années pour me libérer des érudits, de leur tutelle, de leur sourire supérieur, et revenir à mes amis fidèles qui savaient qu’un homme n’est rien d’autre qu’une pelote de faiblesses et de peurs. Il ne faut pas en rajouter. S’ils ont le mot juste, ils vous le tendent comme une tranche de pain en temps de guerre, et s’ils ne l’ont pas, ils restent assis près de vous et se taisent.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s