Le conteur, la nuit et le panier – Patrick Chamoiseau

Dans l’effervescence relationnelle des langues, les vieilles partitions de l’oral et de l’écrit, du poème formel, du récit, du roman, de la nouvelle, du chant, du théâtre, de l’essai… s’estompent au profit d’événements langagiers, véritables organismes narratifs qui tentent, sinon de raconter, mais de « saisir » des configurations de forces : des « états-du-monde » reliés à des « situations existentielles ».


Celui qui entre (dans un la-ronde) pour parler fait de même (que le danseur); il se déplace, mais d’un pas inconnu sur cette terre : il ne danse pas, il ne marche pas, il ne chemine nulle part. Il fait tout ce que l’on peut faire avec des jambes pour bien agencer une parole dans l’espace, et par là même habiter tout l’espace. Parler, c’est habiter brusquement tout. Si celui qui parle est un maître-de-la-Parole, on le sait tout-là-même : le cercle tombe pétrifié dans un silence de roche.


Le monde de l’oralité n’est paradoxalement pas très causant. Le silence parle aussi. Et parle le plus souvent. Je voulais des réponses claires alors qu’il me fallait envisager les épaisseurs d’un monde. A force d’échecs, je me vis obligé d’opérer ce détour vers une des règles de nos veillées : ne parler, ne danser, que si le tambour l’autorise. Ma position était proche de celle que connaissent les disciples. Les vieux conteurs ne transmettent leur savoir qu’à ceux qui le méritent. Ils ne cherchent pas de disciples, les disciples les trouvent, et, quand ils les ont trouvés, ces apprentis auto-institués doivent s’accrocher aux souliers du conteur afin de grappiller un peu de connaissance.



Dans son quotidien, notre Conteur primordial n’avait pas besoin d’apparaître autrement qu’insignifiant ou invisible. Sa dimension cachée n’aurait pu être spectaculaire : sa juste place se trouvait dans les petites choses de la « réalité », les insignifiances du rapport au réel. Néanmoins, au fil de son vivre-ordinaire, le Conteur avait pour ainsi dire marronné depuis déjà longtemps. Il ne s’était pas enfui dans les grands-bois; il s’était appliqué, en chaque chose, seconde après seconde, à dériver dans de petites et souterraines modifications en lui-même : regarder sans fin, contempler longtemps, voir large sans rien fixer, entendre à la finesse, ressentir un rayon de soleil dans la pénombre d’une fougère, bouger en conscience de chaque geste, habiter chaque mouvement au plus soutenu et au plus accompli… mille petites attitudes dans lesquelles les sensations du corps rejoignent les scintillements de la pensée, les nuages de l’esprit. Et puis, advenir à ce pays nouveau, cette terre rouge, cette terre noire, ce sable, cet oiseau, devenir ce fromager, l’igname sauvage ou l’arbre à pain qui donne, devenir cette case, cette route, cette ville, ce bateau… Un peu ce que Deleuze nommait : un devenir moléculaire.

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