Les versets sataniques – Salman Rushdie

Le visage de l’adversaire lui apparut à nouveau, se précisant, se clarifiant. Lunaire, avec une moue sardonique : mais le nom lui échappait… Tcha, comme thé? Shah, un roi? Ou comme une (royale? un thé dansant?) danse : Shat-chacha. – Il l’avait presque. – Et la nature de l’adversaire : haine de soi, construction d’un faux moi, autodestruction. De nouveau Fanon : « Ainsi l’individu, – l’indigène de Fanon – accepte la désintégration ordonnée par Dieu, s’incline devant le colonisateur et les siens, et par une sorte de nouvel équilibre intérieur acquiert un calme de pierre. » – Je vais lui en donner du calme de pierre! – L’indigène et le colonisateur, l’ancien conflit, qui se continuait dans ces rues détrempées, en inversant les rôles. – Il se rendait compte maintenant qu’il était lié pour toujours à son adversaire, les bras serrés autour du corps de l’autre, bouche à bouche, tête-bêche, comme lors de leur chute sur la terre : quand ils l’avaient colonisée. – Les choses continuent comme elles ont commencé. – Oui, il s’approchait. – Chichi? Sasa? Mon autre, mon amour…


« Personne ne peut juger d’une lésion intérieure, avait-il dit, d’après la taille de la blessure superficielle, du trou. »


« Ne vous y trompez pas, a-t-il dit au tribunal, nous sommes ici pour changer les choses. Je reconnais que nous changerons nous-mêmes : originaires d’Afrique, des Caraïbes, de l’Inde, du Pakistan, du Bangladesh, de Chypre, de Chine, nous sommes différents de ce que nous aurions été si nous n’avions pas traversé les océans, si nos mères et nos pères n’avaient pas traversé les cieux à la recherche de travail et de dignité et d’une vie meilleure pour leurs enfants. Nous avons été refaçonnés : mais je dis que nous sommes ceux qui refaçonnerons cette société, nous la refaçonnerons du bas vers le haut. Nous serons les bûcherons du bois mort et les jardiniers des temps nouveaux. Voici venu notre tour. »


« Maintenant, je sais ce qu’est un fantôme, se dit-il. C’est une affaire inachevée. »


Car comme il restait peu de choix, maintenant que Gibreel était l’homme armé et lui, Salahuddin l’homme désarmé; comme l’univers avait rétréci! Les vrais djinns d’autrefois avaient le pouvoir d’ouvrir les portes de l’Infini, de rendre toute chose possible, toutes les merveilles accessibles; en comparaison, comme cet esprit moderne était banal, ce descendant dégénéré d’ancêtres puissants, ce faible esclave d’une lampe moderne.

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