Un arrière-pays – Paul Willems

J’étais sujet à l’asthme, dont les accès me prenaient d’habitude vers onze heures du soir. Avant d’aller me coucher, mes parents ou ma grand-mère entraient sur la pointe des pieds dans ma chambre et se penchaient sur mon lit, guettant ma respiration.

Quand un accès d’asthme montait, je voyais le visage de ma mère et de mon père éclairé par une bougie dont ils protégeaient la flamme du creux de la main. J’y devinais une inquiétude tendre et blessée : ils entendaient les sifflements de ma respiration qui ressemblaient à des orgues minuscules et plaintives.

Aussitôt ils passaient à l’action. Ils allumaient la lampe à pétrole, fermaient la fenêtre et les rideaux, me donnaient de la tisane, me plongeaient les mains dans un bassin d’eau très chaude, ce qui me soulageait déjà un peu, et puis m’autorisaient à fumer une cigarette faite d’herbes calmantes. C’étaient des cigarettes « escouflaires ». Ils me ramenaient ainsi de l’angoisse des étouffements à l’apaisement d’une chambre bien close et protégée.

Mais je préférais les gardes de ma grand-mère.

Je ne l’entendais jamais entrer.

Tandis que les étouffements me serraient la poitrine dans un étau d’ouate, je sentais soudain une étrange odeur de vieille rose. J’ouvrais les yeux et je voyais ma grand-mère debout au pied de mon lit, immobile dans la vague clarté de la veilleuse. Il me semblait qu’elle avait mis sa robe de marbre noir et qu’elle attendait que je me réveille pour me guider dans mon voyage au bout de l’angoisse.

Elle m’asseyait dans mon lit, disposait en silence les coussins sans même me dire de ces petits mots tendres qui ramènent les épreuves à la dimension rassurante des bobos de l’enfance. Au contraire, comme elle se méfiait des médicaments, elle n’autorisait ni les recours à l’escouflaire ni même à l’inoffensive tasse de tisane. Elle ouvrait la fenêtre et s’asseyait près de mon lit, un peu en retrait, afin que sa présence ne soit pas un obstacle à l’épreuve que j’avais à traverser. Il suffisait que je tourne la tête pour que je la voie assise, immobile, très droite, car jamais elle ne s’appuyait au dossier de sa chaise.

Son ombre, que la lumière de la veilleuse projetait sur le mur, vacillait, ombre plus silencieuse que le silence, comme l’ombre d’un oiseau de nuit. Dans ce silence j’entendais le cliquetis continu des aiguilles de fer de son tricot. Cette légère musique d’escrime accompagnait ma souffrance.

Oui, c’était une redoutable épreuve. J’en avais peur, mais en même temps j’étais soulevé par une exaltation, une joie, comme je n’en ai plus jamais connues et ma grand-mère, qui était une prêtresse de la nuit, en sanctionnait le caractère sacré.

Si je n’ai pas peur de la mort (sinon de mourir), je le dois à ces nuits-là, car c’est alors que j’ai accompli plusieurs fois le ténébreux voyage d’Orphée. Ces voyages ne me menaient pas aux enfers, mais plutôt aux frontières de la nuit. C’étaient des épreuves d’initiation dont je revenais épuisé. Je tombais alors dans une sorte d’anéantissement, dans un « autre » sommeil. Le matin quand je me réveillais, ma grand-mère n’était plus là, le jour entrait dans la chambre, et j’aurais pu croire que mon accès d’asthme n’avait été qu’un cauchemar merveilleux et terrible, si je n’avais senti une grande lassitude dans tous mes membres. Ma mère entrait en souriant. Sa tendresse, maintenant, était le bienvenue, car à présent le monde était tel qu’il était, et, comme tous les enfants, je me sentais immortel.

Or, voici ce qui advint une nuit d’hiver, en février ou mars 1923. Il faisait froid. Des fougères de glace argentaient les vitres et l’eau de la cruche gelait.

Je fus pris ce soir-là d’un violent accès. Ma grand-mère vint. Malgré le froid, elle ouvrit la fenêtre et le rituel de sa garde se déroula comme d’habitude. Pour tricoter en hiver, elle mettait des mitaines qui laissaient les phalangettes nues et dégageaient tout le petit doigts de la main droite. Elle jetait le fil de laine de ce doigt-là comme une sorte de petit lasso qu’elle attrapait au bout de l’aiguille. Elle était obligée de s’interrompre de temps en temps et de se réchauffer les mains dans l’écharpe qu’elle tricotait.

Pendant le silence d’une de ces interruptions, j’entendis soudain, porté par le vent du nord, au loin, très loin, du côté d’Anvers, trois longs appels semblables à trois notes jouées sur de grandes orgues. Sons graves et mystérieux auxquels répondirent deux sons plus graves encore, qui avaient l’air d’une réponse à une question, ou plutôt d’une bénédiction solennelle et sereine. Il me semblait que c’était la nuit qui me sommait de venir pour me révéler le Secret. J’en fus si bouleversé que je tournai la tête vers ma grand-mère.

Jamais encore nous n’avions parlé pendant mes « voyages » et jamais elle n’avait dû m’assister, mais je savais qu’elle était là pour me répondre.

– Bonne-maman?

Elle répondit :

– Les sirènes des navires sur l’Escaut. La marée est haute. C’est alors qu’ils descendent vers la mer.

Je ne demandai pas d’autre explication. Il ne m’en fallait pas. Surtout pas. Cette nuit-là j’entendis encore plusieurs fois les sirènes et j’eus l’impression qu’une chose importante m’était arrivée.

Ce fut la dernière fois que ma grand-mère m’assista. Elle mourut au mois de mai suivant. J’avais treize ans. Bientôt, je n’eus plus d’asthme et mes nuits appartinrent désormais au banal sommeil. La période sacrée de ma vie était révolue.

Mais les appels de la nuit me parvenaient tout de même. Je notais l’heure des marées dans le journal anversois auquel mes parents étaient abonnés. En automne ou en hiver, quand ils faisait froid et que le vent venait du nord, je mettais mon réveil à l’heure de la marée haute. Quand j’entendais la sonnerie, à minuit ou à trois heures du matin, je sautais de mon lit et courais à la fenêtre, que j’ouvrais au large. Quelle joie alors quand les rafales me jetaient la pluie ou la neige fondue au visage et à la poitrine! Je me tenais là immobile, parfois pendant une heure, jusqu’à ce que j’entende la voix des sirènes. Alors, apaisé et raide de froid, je me recouchais et me rendormais aussitôt.

Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai répondu à cet appel. Par une nuit glacée de novembre, en 1929 – j’avais dix-sept ans – j’ai entendu de nouveau l’appel des sirènes. J’ai bondi de mon lit, me suis habillé, et me suis laissé glisser le long de la façade en me tenant aux volets. Sans bruit. En secret. Je sentais qu’il fallait que personne, personne ne sache mon escapade. J’ai pris mon vélo. J’ai pédalé jusqu’au vieux port d’Anvers à une quinzaine de kilomètres de chez nous.

L’Escaut noir luisait de lumières métalliques. L’ombre des navires amarrés aux quais, la masse noire des bateaux, le clapotis inquiet de l’eau contre les quais, le vent, le vent qui jetait pêle-mêle les bruits de la ville dans la nuit, tout cet inquiétant tohu-bohu me révélait un secret beau et terrible, mais que je ne me parvenais pas à formuler. Il me semblait que ma grand-mère se tenait à mes côtés, ma grand-mère vêtue de sa lourde robe de néant aux plis de marbre noir.

Les milliers de lumières électriques du port, réfractées par mes larmes, se brisaient en moi. Était-ce la fin de mon enfance que je pleurais?

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