Radovan Ivsic et la forêt insoumise – Annie Le Brun

Sans doute (Radovan Ivsic) a-t-il eu l’intuition qu’il ne nous reste rien d’autre que de retrouver au cœur de la forêt, là où elle surgit dans son innocence première, la force d’insoumission native que les civilisations se chargent de nous faire oublier. Telle aura été sa quête sans beaucoup d’équivalents, dont on voudrait rendre compte ici, en faisant voir comment la singularité d’un parcours se trouve au plus profond d’une nuit commune dont l’obscurité resplendit de la diversité des époques, des origines, des styles… Nuit sauvage des désirs et des affrontements, nuit silencieuse des objets et des signes, nuit troublante des affinités électives qui font ce que nous sommes.

Un chevalier,

une armure luisante,

un cheval noir!

Qui cela peut-il être?

(Radovan Ivsic, Le Roi Gordogane)


De même je crois qu’il est des « hommes forêts », vivant l’avancée obscure de la sève, sachant les frémissements de la lumière sur le glacier des feuilles, percevant les sourds craquements des branches dans les ténèbres de la durée… Pas très différent de certains de ses personnages, trouvant dans la forêt leur chemin invisible à tout autre, Radovan Ivšić aura été un de ceux-là, à même de dire comme une évidence « la feuille / de l’eau/ sur le rêve de l’herbe « .

Je n’en serais pas à ce point convaincue si, une trentaine d’années plus tard, son amie Toyen, ignorant ce vers que Radovan Ivšić n’avait pas encore traduit en français, n’en avait pas fait apparaître l’exact reflet dans un collage. Preuve troublante que nos rêves cheminent souterrainement, allant à la rencontre d’autres « trajectoires du rêve « . Y prête-t-on attention que se dessine alors une cartographie, pour nous révéler, tel l’envers des paysages traversés, que nous n’habitons pas d’autre monde que ceux que nous rêvons. Mais encore faut-il que nos rêves soient à la hauteur de tout ce qui n’est pas encore.

Le chevalier a son chemin dont il ne parlera pas.

(Radovan Ivsic, Le Roi Gordogane)


À faire de la forêt leur point de départ, la plupart des contes évoquent inconsciemment cette origine commune de la nature, de l’imaginaire et du désir, à laquelle ils doivent la profondeur de leur propos. L’avantage de leur forme traditionnelle est de canaliser la formidable énergie de ce qui est en jeu, quand il s’agit chaque fois de réussir à mettre en scène le drame qui naît de l’infini de nos désirs et de la disproportion des moyens dont nous disposons pour les satisfaire.

Le vent murmure dans les arbres, c’est comme si j’avais peur.

(Radovan Ivsic, Le Roi Gordogane)


Son idée de la poésie aura déterminé une vie sans concession. « Du poète, écrit-il, il ne faut exiger qu’une seule chose : ne pas cesser d’être poète. Mais il cesse d’être poète, dès qu’il consent à écrire la langue qui ment, la langue de bois, la langue morte, même s’il aligne des milliers de vers. » Jusqu’à préciser, en 1994, qu’un mot ne l’avait jamais trahi, le mot NON.


Toyen, Vis-à-vis, 1973
Félix Vallotton, Sous-bois, 1918
Gustave Doré, Petit Poucet, 1867
Albrecht Altdorfer, Coin de forêt avec saint Georges combattant le dragon, 1510

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