Les Impardonnables – Cristina Campo

(…) il me semble que ce livre répète d’un bout à l’autre un unique propos. Il est ou voudrait être d’un bout à l’autre une discrète tentative de dissidence à l’égard du jeu des forces, « une profession d’incrédulité en l’omnipotence du visible ».


Il convient toutefois de ne pas l’oublier, ce fut la Belle qui suscita son Prince, de loin et sans le savoir. Elle le fit, lorsque, à son père qui glissait le pied dans l’étrier, elle demanda non pas une robe somptueuse ou un bijou, mais ce cadeau insensé : « une rose, seulement une rose », en plein hiver.


(…) le conte demande à être lu sur tous les plans à la fois, faute de quoi nulle approche ne sera plausible.


En repoussant les limites de l’objet, en cassant le fil de soie qui entourait le royaume, l’homme a fait fuir les hôtes sublimes. Mais il s’agit là d’une autre violence dont on ne parle pas volontiers.


La maturité est d’ailleurs cet instant imprévisible, fulgurant et définitif, qu’aucun homme n’atteindra avant l’heure, quand bien même tous les messagers du ciel descendraient lui prêter main-forte. Ainsi voit-on surgir dans le conte un long cortège d’apparitions, dont le verbe éloquent reste sans effet : le renard, la colombe, la vieille au fagot de brindilles. Ne prononcent-il pas, l’un après l’autre, une sentence analogue, ne serinent-ils pas un unique avertissement ? Comment ne pas apercevoir, sous le pelage roux, les plumes ou les haillons, l’éclair bleu de l’habit d’une Moire ?


Pour eux, cependant, la beauté bannie n’interrompt pas son périple inaperçu. La fleur, l’étoile, la mort, la danse continue à se ressembler, et la ressemblance à mettre en déroute la terreur. Clarté, finesse, agilité, impassibilité. Assieds-toi contre le mur, lis Job et Jérémie. Attends ton tour, chaque ligne lue est profitable. Chaque ligne du livre impardonnable.


« Nous soustraire au jeu des circonstances afin que rien ne nous rejoigne que l’inévitable », recommandait un poète.


Je l’ai déjà dit : en ces instants-là, il devient clair qu’une époque de malédiction, où tout destin hautement et délicatement différencié se trouve pris en horreur, émane de la longue nuit du saccage liturgique, du massacre du rite.


Apprendre au jeune aspic à ne dérouler ses anneaux qu’au seul son qui exerce sur lui un pouvoir légitime, lui apprendre à « ne pas manger sans vraie faim, à ne pas boire sans vraie soif… »


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