Un balcon en forêt – Julien Gracq

(…) d’où pouvait venir que cette guerre-ci touchât le monde d’une pareille maladie de langueur? De temps en temps une feuille sèche se détachait d’une branche et glissait sans bruit jusqu’à la chaussée, insignifiante dans l’air clair et froid, mais ce qui venait n’était pas le sommeil de l’hiver; on pensait plutôt à ce monde qui avait dételé aux approches de l’an mil, la mort dans l’âme, léchant partout la herse et la charrue, attendant les signes. Non pas, songeait Grange, qu’on guettât cette fois le galop de l’Apocalypse : à vrai dire, on n’attendait rien, sinon, déjà vaguement pressentie, cette sensation finale de chute libre qui fauche le ventre dans les mauvais rêves et qui, si on eût cherché à le préciser – mais on ne s’en sentait pas l’envie – se fût appelé peut-être le bout du rouleau (…)


Grange regardait, le front tiré par l’attention et par le sentiment d’un suspens étrange. Il y avait un charme puissant à se tenir là, si longtemps après que minuit avait sonné aux églises de la terre, sur cette gâtine sans lieu épaissement saucée de flaques de brume et toute mouillée de la sueur confuse des rêves, à l’heure où les vapeurs sortaient des bois comme des esprits. Quand il faisait signe de la main à Hervouët, et que tous deux un moment suspendaient leur souffle, le grand large des bois qui les cernait arrivait jusqu’à leur oreille porté sur une espèce de musique basse et remuée, un long froissement grave de ressac qui venait des peuplements de sapins du côté des Fraitures, et sur lequel les craquements de branches au long d’une brisée de bête nocturne, le tintement d’une source, ou parfois un aboi haut qu’excitait la lune pleine montaient par instant de la cuve fumante des bois. A perte de vue sur la garenne vague flottait une très fine vapeur bleue, qui n’était pas la fumée obtuse du sommeil, mais plutôt une exhalaison lucide et stimulante qui dégageait le cerveau et faisait danser devant lui tous les chemins de l’insomnie. La nuit sonore et sèche dormait les yeux grands ouverts; la terre sourdement alertée était de nouveau pleine de présages, comme au temps où on suspendait des boucliers aux branches des chênes.


– Persiste, dit Grange. Je ne suis pas sûr que ça vous plaise excessivement.

– Vous vous trompez, mon cher, fit Varin sérieusement en rallumant sa cigarette. Je ne déteste pas faire la guerre avec des gens qui ont choisi leur façon de déserter.

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