Lost Ego – François de Smet

Notre véritable liberté, comme l’avaient deviné Spinoza et Schopenhauer, ne réside pas dans un investissement démesuré dans un libre arbitre célébré comme la plus grande conquête de l’humanité; elle n’est que le simple nom que notre orgueil donne à la prison de nos possibilités et de notre caractère.

La première leçon à en tirer est individuelle. Si l’histoire qui construit Ego est contingente, si elle aurait pu être autre et ne pas advenir, il nous revient pourtant d’en faire quelque chose et, au départ de la prise de conscience de cette contingence, d’explorer nos possibilités. Le maître mot est sans conteste le récit. La prise de conscience de la contingence n’emporte pas la justification de la déresponsabilisation. Prendre conscience de l’inscription d’Ego dans le fil du temps, c’est intégrer la définition des êtres humains en tant que raconteurs perpétuels d’histoires à destination de nous-mêmes comme du monde extérieur. La prise de conscience de cette fragilité existe certes déjà, en particulier dans un certain nombre de philosophies et de spiritualités invitant à l’écoute, au partage, à la perception du temps et de l’espace. Mais elle reste trop restreinte face à la religion de l’Ego qui est celle d’une modernité entièrement construite autour du sujet, du self-made-man qui serait apte à se construire tout seul, du Don Juan qui n’est né nulle part, renie ses origines et érige en principe le fait de ne rien devoir à personne.

La deuxième leçon à tirer est dès lors collective, et concerne la manière dont une société peut assumer l’artifice de sa propre histoire pour canaliser la violence des récits individuels. Le défi, ici, se situe au niveau de la prise de conscience de notre dépendance à la causalité et aux mythes qui structurent notre rapport au monde. « Fin de l’histoire », « malaise de la civilisation » ou autres « désenchantement du monde » : les termes ne manquent pas, au sein du bestiaire philosophique contemporain, pour nommer la « page blanche » de notre histoire collective qui s’affiche sans fin devant nous. Le défi sera dès lors d’en inférer la possibilité de construire nos propres récits structurants, et d’éviter la mise en abyme tout en assumant vivre des histoires délibérément construites. Pour le dire simplement : la vie n’est pas devenue un phénomène moins extraordinaire depuis que Darwin et la théorie de l’évolution ont mis à jour sa contingence. De même, se reconnaître et s’assumer comme les auto-affabulateurs que nous sommes en tant qu’humains ne nous dispense pas de nous réjouir d’être de bons conteurs d’histoires, voire de continuer à vouloir devenir meilleurs encore, et de continuer à vouloir vivre ensemble. Ce caractère assumé de la contingence pourrait s’inspirer de la manière dont Raffaele Simone entrevoit la démocratie : une appropriation consciente de codes construits qui permet de ne pas s’y perdre et de ne pas essentialiser l’outil. Une telle maîtrise de la contingence constituerait un intéressant défi de civilisation, par le biais duquel les idéologues ne seraient pas pris pour davantage que des raconteurs d’histoires; ils seraient dès lors écoutés avec une attention plus calibrée, tels des essayistes tentant de raccrocher nos histoires individuelles, contingentes et artificielles, à l’histoire du monde, qui l’est finalement tout autant.

Un relativisme joyeux pourrait ainsi être professé. Nous rendre à la fois plus humbles sur la nature véritable de notre liberté, mais aussi nous faire davantage réaliser la chance qui est la nôtre de pouvoir la faire exister, aussi frêle soit-elle, par la grâce d’une contingence extérieure recyclée en nécessité égotique par les circuits de notre esprit : voilà bien le moindre des hommages à rendre à ce farceur de destin.

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