Soigner la technologie – STASIS

Voilà pourquoi la forme que nous avons choisie est celle de l’enquête. Chaque enquête est en elle-même fragmentaire, liée à un point de vue ancré dans une vie particulière et aux prises avec la technologie de manières diverses et variables. Et toutes nos enquêtes réunies ne proposent pas une vision du monde, mais plutôt une ontologie plurielle, présentée en fragments. Ainsi, nous nous efforçons de poser le problème de la technologie au travers d’une conception du temps qui ne trace pas de grands coupures entre les époques, mais rend compte de la manière dont les époques elles-mêmes se superposent et s’entrecroisent, mêlant les uns aux autres les différents dispositifs de pouvoir qu’elles charrient. De manière significative, en apposant à nos textes les dernières touches, nous n’avons pas réussi à nous mettre d’accord sur une définition unitaire de la « technologie ». Tant mieux, car elle n’existe sans doute pas!



En 1954, Jacques Perret, philologue, traducteur et professeur de latin, reçoit une lettre à l’en-tête de la division française d’IBM. Jugeant trop banale la traduction française de computer – « calculatrice » – la société américaine cherche un nouveau nom pour la première machine qu’elle doit commercialiser en France et sollicite en ce sens l’expertise du latiniste. Celui-ci commence sa réponse ainsi : « Que diriez-vous d’ordinateur? » Catholique d’une piété peu commune, il s’empresse toutefois de noter qu' »ordinateur » est un terme de théologie, un nom « qui se trouve dans le Littré comme adjectif désignant Dieu qui met de l’ordre dans le monde. » Perret finit par recommander l’emploi du féminin, soit « ordinatrice », soucieux, dit-il, de « séparer (la) machine du vocabulaire de la théologie ».


Même lorsqu’il s’exécute à l’avant-plan – comme présentement, alors que j’ai l’interface d’un logiciel de traitement de texte sous les yeux – le code est encore obscur, illisible. Le code est secret sous l’interface, comme un palimpseste foncièrement inaccessible. Daemon rend donc invisible ce qui est déjà invisible. En cela, il est la métaphore paroxystique du code lui-même, sa mise ne abîme – sa manifestation la plus souveraine.


Enquêter sur les soins sans consentement en psychiatrie est une manière pour nous de faire émerger un ensemble de technologies transversales à bien d’autres domaines que la psychiatrie. Ces technologies ont en commun de transformer notre consentement en ressource, capturant ainsi notre autonomie. Et cette capture n’est pas juste une procédure d’exception. C’est bien un élément central de l’accumulation capitaliste, dont le domaine de la santé, et a fortiori de la santé mentale, n’est pas immune. Pour Shoshana Zuboff, il s’agit même d’une « nouvelle logique d’accumulation », dans laquelle le capital se donne le droit de se saisir des informations dont il a besoin pour assurer sa pérennité. Google, par exemple, « discovered this necessary element of the new logic of accumulation : it must asserts the rights to take the information upon wich its success depends. » Notre enquête nous met face au type de subjectivité fabriquée par cette extraction du consentement. Cette subjectivité, nous l’avons appelée subjectivité sanitaire. Ce qui la caractérise principalement, c’est qu’elle ne peut pas et ne sait pas dire non. Peut-elle même le vouloir? Comme le dit Shoshana Zuboff dans l’interview qu’elle a donnée à The Intercept en février 2019 : « We’ve to get to a place where we are willing to say no ». En lieu et place de la démocratie sanitaire, c’est sans doute à ce lieu que nous devrions faire attention.

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