Le champ du grand travail – Kenneth White

Dans un état de culture sans base, sans perspectives, sans concepts vraiment vivifiants, la jouissance est un de ces thèmes, comme l’émotion ou l’imaginaire, qui surgissent périodiquement et donnent aux esprits appauvris le sentiment d’avoir découvert le Pérou. Surtout qu’au mot jouissance s’attache, en plus de connotations plus épaisses (Rome de la décadence, Rabelais lu en surface, Pasolini), un petit air libertaire, un petit frisson libertin qui titille les membranes cervicales des midinettes et donnent un espoir d’érection mentale aux philosophes fatigués. La jouissance est à une vie étriquée, étiolée, ce qu’est la fête (autre terme récurrent) à une société morbide ou rigide.

Cela dit pour débarrasser le plancher de toute une cohorte de naïvetés et de niaiseries, de délires adolescents et d’obsessions casanoviennes, la jouissance est une nécessité première et un sine qua non – il faut seulement savoir s’en servir, savoir aussi l’élargir.

D’abord, une petite question de vocabulaire. Si le mot joie fait un peu trop Armée du Salut, le mot jouissance se traduit trop facilement par baise et bouffe. J’aime bien le vieux mot anglais joyance, qui contient la joie de l’esprit (sans stridence enfantine) et le plaisir des sens (sans lourdeur sensualiste).

Le philosophe qui en a le premier parlé comme but de l’existence est Épicure, dans son jardin, et on l’a traité non seulement d’antisocial (il ne parlait ni de la Patrie, ni de l’État, ni de toutes les structures religieuses, mythologiques), mais aussi de porc. Je le vois plutôt en chat : c’est le félin de la félicité.

Mais avant de parler philosophe, poésie, esthétique, parlons biologie. Dans un de ses livres (Malaise dans la civilisation), Freud parle de la pathologie générale de notre civilisation. Il la voit surtout sous ses formes psychologiques. Aujourd’hui elle touche la biologie même. Déjà trente pour cent des enfants souffrent d’allergies, leurs systèmes biologiques son perturbés, délabrés : la seule vue d’un peu de pollen les met dans tous leurs états, une araignée peut leur donner des convulsions. Si cette pathologie s’élargit, comme elle en prend la voie, le contexte « culturel » sera de plus en plus enfermé : déconnexion totale, expérience réduite, expression simpliste.

Au cours de son exposé, Freud évoque ce qu’il appelle « le sentiment océanique ». A l’origine de son évolution, dit-il, le moi inclut tout. Plus tard, il exclut le monde extérieur, qui ne sera plus que décor, environnement. Le moi tel que nous le connaissons n’est que le résidu d’un être-au-monde plus vaste. Freud, préoccupé par ses patients, à l’œuvre surtout dans sa clinique, n’insiste pas. Mais dans ‘Éros et civilisation’, Marcuse reprend cette notion d’une union plus intime du moi avec son milieu, parlant de « sentiment primaire », et d’une sensation de l’illimité : « l’union avec le grand tout ». La grande jouissance est là, qui contient de la sexualité, mais n’y est pas réduite. Marcuse parle d’un « instant biologique plus large » qui n’est pas seulement « une plus vaste étendue de la sexualité ». C’est cela qui manque, horriblement, à notre culture, d’où toutes sortes de réductions obsessives, toutes sortes d’ersatz. Dans son ‘Thalassa’, Ferenczi pousse l’analyse encore plus loin, et ouvre plus largement encore les perspectives. Il ne parle plus de psychanalyse, mais de bioanalyse, et d’un « sens érotique de la réalité ». je vois un élargissement encore plus grand de notions comme celles-là dans la conception que l’on trouve dans la biologie actuelle de l’être humain comme « un système ouvert ».

C’est à la suite d’études de ce genre, mais surtout sur la base d’expériences personnelles, que j’ai commencé à parler de biocosmopoétique : la technique de la plus grande jouissance. Si, plus tard, j’ai transformé biocosmopoétique en géopoétique, c’était pour la brièveté, mais aussi parce que le bio et le cosmo me semblaient impliqués dans le géo.

Les expériences personnelles que je viens d’évoquer ont commencé par des errances le long du rivage parmi les nuées d’oiseaux blancs, d’autres errances dans les bois, et par les marches solitaires à travers les landes en compagnie du seul vent. Plus tard, pour ce qui est des rencontres érotiques, si une fille ne me rappelait pas d’une manière ou d’une autre un arbre (un fin bouleau) ou le corps d’une mouette, par exemple, elle ne m’intéressait que médiocrement. Et j’ai toujours conçu mes études comme le moyen d’élargir, d’approfondir, d’affiner, d’exprimer mon expérience originelle. Au fond, j’ai toujours vécu et travaillé en cercles concentriques, autour d’un foyer central. Ce qui signifie que, malgré tous les contextes divers que j’ai traversés, je n’ai jamais été aliéné.

Quant à ma manière de me comporter avec la société (modus vivendi), j’ai toujours voulu préserver, et cela m’a coûté cher, sur plusieurs plans, une certaine solitude. Pas misanthrope, non, pas tout à fait, je garde mes distances, c’est tout : coudées franches, loin des foules. Je tiens à m’entourer de beaucoup de silence, de beaucoup d’inconnu. J’ai toujours pratiqué, la plupart du temps discrètement, mais parfois d’une manière plus explosive, une stratégie existentielle qui va dans ce sens.

J’estime aussi que j’ai eu, que j’ai, beaucoup de chance. Je n’ai jamais été mobilisé, uniformisé… Vivre ici, avoir un toit sur sa tête, des repas assurés, une compagne avenante et intelligente, pouvoir sortir dans un jardin, dans un paysage où je peux voir évoluer pies, corbeaux, mouettes et moineaux, avoir le temps et l’espace pour développer une œuvre qui est en quelque sorte le témoignage de ma reconnaissance au cosmos, et qui peut, peut-être, servir de « jardin », de « paysage », de « monde » à des individus qui, comme moi, ne se satisfont pas d’une société existentiellement et esthétiquement diminuée, où prédomine le bavardage et le clinquant, voire l’horrible, oui, malgré tout, je m’estime heureux : je jouis, pleinement, de cette vie.

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