Apprendre à voir – Estelle Zhong Mengual

Ce qui m’intéresse plus particulièrement dans cet extrait, c’est le cœur de la solution proposée par Myers : le pari de la sensorialité comme voie d’entrée à une relation responsive au vivant. Le paradigme de la connaissance scientifique qui sépare se déployait suivant le schème suivant : un esprit (l’esprit humain) se penchait sur un corps (une plante). On retrouve ici les traces du naturalisme descolien, avec son partage propre de physicalité et d’intériorité. Myers tente de subvertir le schème : dans le modèle de recherche scientifique et de relations qu’elle propose, ce serait un corps qui aurait affaire à un autre corps. C’est ce mouvement qui est opéré par le choix du prisme de la sensorialité, le corps ‘sentient’. Par cette reconfiguration, Myers entend à la fois résorber la dimension objectivante que suppose la soumission d’un corps à l’analyse d’un esprit et instaurer d’emblée une dimension plus reliante au rapport humain/plante – par le choix d’un même dénominateur et par les connotations intimes que crée l’idée d’une rencontre entre les corps.

Dans ce nouveau modèle, la meilleure manière d’entrer en relation avec les plates devient, logiquement, l’expérience kinesthésique, qui « nous met au diapason des rythmes, des temporalités, des élans et des mouvements plus qu’humains de tous types ». Myers propose ainsi, à la fin de l’article plusieurs exercices à mettre en pratique par le lecteur, basé sur un des cinq sens humains, pour ici se rendre sensible à une savane de chênes (oak savannah). Le troisième exercice, « Sentir de manière kinesthésique » (kinesthesic smelling), consiste ainsi à respirer le parfum d’une fleur, « à sentir la forme, la vitesse, la hauteur, la profondeur et le poids de l’odeur », et à dessiner ensuite un « diagramme énergétique » de ce parfum. Myers figure un exemple : un dessin abstrait qui se déploie sur une page, une ligne continue, serpentant, faite de pleins et de déliés.

Cette approche présente, selon moi, plusieurs limites dans sa tentative de dépassement des héritages toxiques de la modernité dans notre rapport au vivant. Différents problèmes se posent en effet. Tout d’abord, il y a ce même tour de passe-passe, aperçu chez Gosse : une invisibilisation de la connaissance scientifique, nécessaire étant donné les prémisses de l’article, sur laquelle repose l’entière création du nouveau paradigme de la sensorialité. C’est parce que Natasha Myers a travaillé avec des biologistes des plantes depuis de nombreuses années qu’elle sait que la sensorialité est un motif pertinent pour rendre compte des plantes, et la forme des exercices proposés trouve elle-même son origine dans des connaissances botaniques qui ont été obtenues par des procédés expérimentaux scientifiques classiques, et non par des ateliers sensoriels (…)

Si l’expérience sensorielle de Myers est riche, c’est parce que viennent s’y composer mille savoirs, que le lecteur pourtant n’aura pas, et qu’il ne souhaitera pas non plus aller chercher s’il en croit la critique que fait Myers de l’écologie scientifique .

(…)

De manière assez improbable, le paradigme sensoriel de Myers vient s’adjoindre au paradigme de la projection émotionnelle et métaphysique romantique : l’expérience sensorielle de la fleur vient subrepticement remplacer l’altérité de la fleur – elle devient ce qu’elle m’a fait ressentir, mais cette fois corporellement. C’est une autre manière de sauter par-dessus l’indisponibilité du corps des plantes.

Cela m’amène à la limite la plus frappante à mon sens de « Becoming sensor » (Myers) : le corps ‘sentient’ des humains et des plantes, conçu comme nouvelle interface commune de la relation, on l’a vu plus haut, repose tout entier sur un des piliers de la modernité, qui a contribué à l’empêchement de toute relation responsive avec le vivant : le dualisme corps/esprit. Ce dualisme marche en effet main dans la main avec le naturalisme descolien, ce partage du monde entre humains d’un côté et Nature de l’autre.

Dans le naturalisme, on l’a vu, les humains et les autres vivants sont conçus comme partageant un même corps (paquets d’atomes et organismes soumis aux mêmes lois biologiques et physiques, régime de l’instinct et des sensations), mais seuls les humains sont conçus comme dotés d’esprit (intériorité, capacités de raisonnement et de réflexivité, émotions complexes). L’esprit est ainsi la pomme de discorde, la cause de cette séparation. Myers choisit donc le corps comme dénominateur commun aux plantes et aux humains, et inverse la hiérarchie entre corps et esprit : là où l’esprit était valorisé comme le sel de l’humanité, il sera désormais objet de méfiance, source d’un rapport au monde délétère. Seront survalorisés à l’inverse le corps et le régime de la sensation qu’il nous ouvre. L’expérience sensorielle sera la voie de la responsivité avec les plantes. On retrouve ici, au-delà du seul texte de Myers, une attitude omniprésente aujourd’hui dans les tentatives de reconnexion à la nature.

Mais il y a un hic, on le pressent : en tentant de faire effraction au naturalisme et au partage qu’il instaure entre corps et esprit, par la valorisation du corps-sensation contre l’esprit-raison, Myers adoube et conserve ce partage même. Mais si on abolit le concept de nature, comme le fait Myers, alors il faut aussi abolir les dualismes qui le fondent. La distinction conceptuelle entre corps dualiste et corps non dualiste établie par le philosophe du vivant Baptiste Morizot est ici cruciale : il n’y a que dans la modernité naturaliste que le corps est un anti-esprit, tout entier fait de sensations; il n’y a que dans la modernité naturaliste qu’une opposition entre corps et esprit, entre sensations et réflexion, fait sens. En dehors d’elle, il n’y a alors plus de corps ni d’esprit, c’est-à-dire plus de corps ni d’esprit au sens où l’entendaient les modernes. La sensorialité serait le mode absolu et privilégié de relation au monde vivant, si les animaux, nous compris, et les végétaux étaient bien des corps au sens moderne naturaliste : simplement de la matière soumise à sensation.

(…)

Nos femmes naturalistes choisissent ici un autre chemin. Pour résoudre ce problème épineux de la connaissance qui sépare, auquel elles sont très sensibles, on l’a vu, celles-ci ne choisissent pas la voie du poète comme leur contemporain Philip Henry Gosse. Elles n’abandonnent pas et n’invisibilisent pas la connaissance. Elles n’ont pas recours à une approche esthétique ou sensorielle pour court-circuiter le risque d’une approche objectivante et désenchanteresse. La transmission des savoirs sur les vivants reste au cœur de leurs écrits. (…) Comment se rendre sensible aux corps des plantes de telle sorte qu’ils puissent constituer une voie d’entrée à une connaissance qui relie? Notre hypothèse est qu’il s’agit d’apprendre à les percevoir et les connaître comme des corps non modernes, non naturalistes au sens de Descola.

Cela passe par le fait de poser l’autonomie du corps des plantes, contre leur statut moderne de matière, qui en tant que telle est disponible et convertissable en ce que nous voulons qu’elle soit, symboles, souvenirs, émotions etc. Dans un chapitre entièrement consacré à la primevère, intitulé « La vie d’une primevère », dans The Fairy land of Science, Arabella Buckley commence en effet par ces mots : « Nous ne pouvons pas tout savoir de cette petite fleur, mais nous pouvons savoir suffisamment pour comprendre qu’elle a une vraie vie séparée de la nôtre, qui vaut la peine d’être connue. »

(…)

Qu’est-ce donc alors le corps d’une plante non moderne? C’est encore ici Arabella Buckley qui peut nous éclairer dans cet extrait de Life and her Children : « Ainsi toute la vie d’un animal dépend de la manière dont son corps est fait, et il vivra une existence complètement différente selon le type d’outils que la vie lui a fournis et selon les instincts qu’une longue éducation a transmis à ses ancêtres depuis des siècles et des siècles. Il connaîtra des luttes particulières, des difficultés, des réussites, des joies qui lui sont propres, selon le type de pouvoirs corporels (bodily powers) qu’il possède, et c’est pourquoi l’étude de ces derniers nous aide à comprendre sa manière d’exister. »

Le corps d’un vivant est ce qui donne à la vie d’un animal sa physionomie particulière, sa singularité. Le corps d’un vivant, ce sont des puissances corporelles. Le corps, c’est ce qu’un corps peut faire, aime faire, sait faire, désire faire. « C’est le grand prodigue en ouverture de possibilités d’existence », écrit Baptiste Morizot. Autrement dit, le corps d’un vivant importe, il importe de manière cruciale, car un corps est une manière d’être vivant. (…) L’art de la description des corps propre à la botanique, lorsqu’il se tient hors du Grand Partage et des dualismes et hiérarchies modernes entre corps et esprit, comme le font certains textes de nos naturalistes femmes du XIXème siècle, adopte un autre visage : il devient l’art de l’enquête sur les plantes comme corps-perspectives, comme points de vue.

(…) Face aux plantes, nous n’avons affaire qu’à leurs corps, mais cela n’est pas un manque, c’est déjà tout, il n’y a que dans la modernité naturaliste que les corps sont jugés comme déficients pour entrer en relation avec quelqu’un. C’est leur corps vivant non moderne, leur corps-perspective, qui institue « quelqu’un », là où il n’y avait que nous. C’est ainsi au plus près des corps, sortis du dualisme moderne entre corps et esprit, qu’une connaissance qui relie devient possible.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s