Esthétique de la rencontre – Baptiste Morizot, Estelle Zhong Mengual

Ce que nous fait voir l’esthétique de la rencontre, c’est que le phénomène de réception individuante d’une œuvre peut être pensé comme l’effet retardé d’une première expérience individuante que serait la création de l’œuvre pour l’artiste. Si la rencontre avec une œuvre peut en effet constituer pour le spectateur une résolution du « système de soi et du monde », c’est souvent parce que la création de cette œuvre a joué pour l’artiste un rôle similaire. La trouvaille artistique constitue une résolution inventive d’une tension de forme dans le système de soi et du monde que constitue la part d’irrésolu de l’artiste : elle configure à ce titre autrement pour l’artiste le branchement entre milieu intérieur et milieu extérieur, pour ouvrir des chemins neufs à la sensibilité, c’est-à-dire entre l’intelligibilité de l’expérience vécue, c’est-à-dire aussi des « chemins de l’action ». Parce que la part d’irrésolu n’est pas unique à chaque individu, mais profondément partagée, la trouvaille va alors pouvoir fonctionner comme singularité pour faire réagir et prendre la métastabilité des autres : ceux qui un jour rencontreront l’œuvre.

(…)

Cela signifie que toute production non individuante pour l’artiste échouera probablement à le devenir pour qui que ce soit d’autre; et qu’ainsi toute œuvre émergeant de l’anecdote ne peut prétendre susciter une rencontre avec un spectateur. L’esthétique de la rencontre, par voie de conséquence, induit une prise au sérieux, presque une peu désuète, de l’ acte de création : une exigence à son égard. Un bon artiste serait de ce point de vue un artiste capable de transmettre au spectateur la manière dont l’œuvre a émergé comme une résolution et reconfiguration de son système de lui et du monde; capable de mettre en place les conditions de propagation et d’amplification de son individuation dans d’autres que lui.



Il y a dans ces approches le postulat d’une illégitimité de la relation à fonctionner comme étalon légitime de valeur. C’est peut-être le fond du problème. Que la valeur réside dans les choses mêmes, c’est pensable par une civilisation qui hérite du réalisme platonicien; qu’elle réside dans le sujet universel, c’est pensable par les héritiers du sujet transcendantal kantien; qu’elle réside dans le sujet singulier, c’est pensable, au prix de quelques contorsions, par les héritiers du romantisme allemand avec sa théorie du génie individuel ensuite démocratisée. Mais que la valeur ne soit ni subjective ni objective, qu’elle ne soit ni singulière ni universelle, qu’elle soit dans la relation, commune par la part d’irrésolu partagée, et partageable par des individuations collectives, c’est beaucoup plus difficile à concevoir, car nous ne sommes pas une civilisation experte en pensée de la relation, c’est peu de le dire.



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