De si jolis chevaux – Cormac MacCarthy

Ils longèrent la clôture et prirent à travers les vastes pâturages. Le cuir grinçait dans le froid matinal. Ils lancèrent les chevaux au petit galop. Les lumières disparaissaient derrière eux. Ils arrivèrent sur la haute prairie où ils mirent les chevaux au pas et les étoiles autour d’eux surgirent à foison de l’obscurité. Quelque part dans cette nuit vide d’habitants ils entendirent une cloche qui tintait et la cloche se tut comme s’il n’y avait jamais eu de cloche et ils arrivèrent sur le dais circulaire de la terre qui était le seule chose sombre sans lumière pour l’éclairer et qui portait leurs silhouettes et les projetait parmi les foisonnantes étoiles de sorte qu’ils ne se déplaçaient pas au-dessous d’elles mais au milieu d’elles et ils allaient sur leurs montures à la fois jubilants et circonspects, pareils à des voleurs débouchant soudain dans cette sombre matière électrique, pareils à de jeunes voleurs dans un verger lumineux, précairement vêtus contre le froid et avec dix mille univers entre les quels choisir.


Ils écoutaient avec une grande attention quand John Grady répondait à leurs questions et ils approuvaient d’un signe de tête solennel et ils surveillaient leur comportement soucieux qu’ils étaient de ne pas donner à penser qu’ils avaient une opinion sur ce qu’ils entendaient car comme la plupart des hommes rompus à leur travail ils rejetaient avec mépris l’idée même qu’ils auraient pu connaître quelque chose autrement que par expérience.


Il m’a parlé des choses dont nous avions parlé si souvent à Rosario. Si souvent et si tard dans la nuit. Il disait que ceux auxquels il est arrivé malheur seront toujours placés à part mais que c’est justement ce malheur qui est leur chance et qui est leur force et qu’ils doivent trouver le moyen de se joindre à l’action commune des hommes car s’ils n’y parvenaient pas cette action ne pourrait pas se poursuivre et ils finiraient eux-mêmes par sombrer dans l’amertume et dépérir. Il me disait ces choses-là avec un grand sérieux et une grande gentillesse et à la lumière qui venait des arcades je pouvais voir qu’il pleurait et je savais que c’était pour mon âme qu’il pleurait. Jamais on ne m’avait témoigné autant d’estime. Voir un homme se mettre dans une telle situation. Je ne savais pas quoi dire. Cette nuit-là j’ai longuement réfléchi non sans un certain désespoir à celle que je devais devenir. Je voulais de toutes mes forces devenir une personne de mérite et j’étais bien obligée de me demander comment cela est possible si l’on n’a pas dans sa vie quelque chose comme une âme ou un esprit qui est en nous et qui peut subir n’importe quel malheur ou n’importe quelle difformité sans en être diminué. Pour une personne de mérite ce mérite ne peut être un état tributaire des caprices du hasard. Il faut que ce soit une qualité qui ne peut pas changer. Quoi qu’il arrive. Bien avant le lever du jour je savais que ce que je cherchais à découvrir c’était quelque chose que j’avais toujours su. Que tout courage est une forme de fidélité. Que c’est toujours à soi-même que le lâche renonce en premier. Après toutes les autres trahisons deviennent faciles.

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