Ah je ris de me voir si belle en ce dossier

Ils écrivirent des dossiers

des années durant

sur de vieux parchemins numérisés.

Ils remplirent

scrupuleusement

les cases

ne déviant pas d’un caractère.

Nom

Prénom

Intentions

Projet

Budget

ça les rassurait.

Ils gambadaient allègrement

dans les clous de leur artistique activité,

ne risquaient plus de tomber

dans l’incertain

le cul-de-sac

l’indicible

le non-à-dire.

Ils attendaient ensuite

anxieux

(ah la vie d’artiste! cette douleur!)

le Tampon Sacré :

Approuvé!!!

S’il arrivait – cling : un mail –

l’expérience virait mystique.

Leur était révélé

combien ils valaient.

Ils annonçaient à leurs amis/concurrents/ennemis/pouvoirs publics/public/le plus de gens possible

la Bonne Nouvelle.

Posts émus et emphatiques.

Ils étaient adoubés!

Les chevaliers fonctionnaires

du Ministère

avaient tout compris

dans leur dossier.

C’était bien écrit.

Fort intéressant.

Complètement dans l’Air du Temps.

Prometteur.

Fort.

Puissamment fort.

L’argent était bien investi.

Le retro-planning était parfait.

Quel soulagement pour tout le monde.

Des artistes qui savent

avant d’y être allés

exactement ce qu’il y a

à découvrir

et capable d’en parler

pour rassurer

les gardiens

de la bourse des deniers publics.

Ah!

Harmonie!

Allez,

je ne peux pas m’empêcher,

cette vieille nostalgie conservatrice

pour les autrefois pourris,

je cite Despentes quand elle écrit :

« La scène », c’était tout ce qui comptait. Et on avait raison. La semaine on collait des affiches, le week-end on jouait quelque part, il y avait assez de monde pour qu’on n’ait pas l’impression de répéter, on pressait nos disques, on ne se déclarait nulle part, il n’y avait pas d’intermittence, il n’a avait pas de monde extérieur au nôtre. On avait tous des associations 1900, on en était trésoriers, présidents, et on était tous TUC. On allait en Italie en Allemagne en Suisse en Hongrie en Espagne en Angleterre en Suède, tout ça dans des camions pourris, et on était les rois de ce monde. Plus tard est venu un monsieur rock à la culture, on a commencé à entendre parler subventions, à voir de belles salles s’ouvrir qui ressemblaient à des MJC de luxe, on a vu des mecs se pointer qui savaient monter des dossiers, qui parlaient le langage des institutions, ils étaient plus articulés, ils étaient plus malins. On a commencé à remplir des papiers. Le CD a remplacé le vinyle. Les 45 tours ont disparu. Ça n’avait l’air de rien. On savait, et on ne savait pas. Chaque chose, prise une par une, était anecdotique. On n’a pas vu venir le truc d’ensemble. Et ce rêve qui était sacré a été transformé en usine à pisse. C’est l’histoire de Cendrillon : une pédale Fuzz avait transformé nos citrouilles en carrosse, et là minuit avait sonné. On retrouvait nos haillons. Plus rien ne nous appartenait. Nous devenions tous des clients. Le rock convenait à la langue officielle du capitalisme, celle de la publicité : slogan, plaisir, individualisme, un son qui t’impacte sans ton consentement. Nous n’avions pas compris que les cailloux magiques que nous tenions entre nos mains étaient des diamants purs. Un trésor entre les mains d’une bande d’inadaptés. Aucun d’entre nous n’avait de plan de carrière. On ne pensait pas que c’était possible. C’est ce qui nous sauvait. On a tout perdu. Mais nous ne parlerons jamais à égalité avec ceux qui n’ont pas l’expérience d’une vie en tous points conformes à leurs rêves. Je croise aujourd’hui des gens qui, à vingt ans, apprenaient la compétitivité à l’école ou le marketing en entreprise, et qui veulent me faire croire qu’on a vécu la même jeunesse. Je ne dis rien. Mais oublie, mec, oublie. Mon aristocratie, c’est ma biographie : on m’a dépouillé de tout ce que j’avais mais j’ai connu un monde qu’on s’était créé sur mesure, dans lequel je ne me levais pas le matin en me disant je vais obéir.

et je verse une petite larme.

Sotte sentimentale, je suis!

©Catherine Pierloz – 12 novembre 2021

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