Diotime et les lions – Henry Bauchau

Tout à coup j’ai su, une danse très lente s’est emparée de moi et elle était comme un chant. Un voile rouge et obscur s’est étendu sur mes yeux, je suis devenue sourde et j’ai été pénétrée par l’odeur du lion et par le goût de son sang sur mes lèvres. Je descendais en dansant la pente d’un temps très obscur, je traversais des millénaires et je parvenais jusqu’à l’antre des ancêtres, au milieu des dieux lions. Le sang du lion, mêlé au mien, me faisait entrer dans une dimension où il n’y avait plus de passé, plus de futur ni aucune séparation entre le fauve et moi, car la barrière de la mort était abolie. Parfois, pour quelques instants, je revenais à la conscience, à la vue, et je découvrais sans surprise que nous dansions tous, dans la grotte originelle d’où les dieux lions étaient sortis un jour pour nous mettre au monde et avoir enfin des adversaires dignes d’eux. Je croisais parfois Kyros, il avait le mufle, les dents et la cruauté des fauves et pourtant il était mon père et n’arrêtait pas de sourire. Au centre, évoluait Cambyse qui était l’ancêtre dont nous descendions tous et qui dansait avec une force, une lenteur, une majesté souveraines que j’étais seule, moi la reine vierge et lionne, capable d’égaler. Nous avons dansé ainsi hors du temps jusqu’au moment où il y a eu un autel et sur cet autel un feu superbe dont les flammes s’élevaient très haut. Alors j’ai senti mes forces m’abandonner et je me suis évanouie.


Soudain nous avons entendu les sons d’une langue étrangère, dont les larges rythmes, au bord du chant, ne s’adressaient pas à nos esprits mais à nos corps.


J’ai entendu l’Enfant dire au Fauve : « Va! » L’heure d’Arsès était arrivée. Arsès que j’aimais, que j’avais oublié un instant pour me fondre dans le face à face, la réconciliation de l’homme le plus grand que j’aie connu et de son frère aîné, son frère sauvage.

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