Limonov – Emmanuel Carrère

Tous ceux qui l’ont connu et même aimé se rappellent, alternant avec des bouffées de généreuse affection, des moments où s’ouvrait le gouffre de son âme envieuse, et c’était comme si, à son contact, on se salissait.


C’est une règle sinistre mais rarement démentie que les rôles s’échangent entre bourreaux et victimes. Il faut s’adapter vite, et n’être pas facilement dégoûté, pour se tenir toujours du côté des secondes.


Personne ne sait plus qui sont les bons et qui les méchants, qui les progressistes et qui les réactionnaires. A un moment, un journaliste interroge Andreï Siniavski, que nous avons vu s’attendrir jusqu’aux larmes quand Natacha chantait Le Foulard bleu dans son pavillon d’intellectuel émigré à Fontenay-aux-Roses. et Siniavski, dissident historique, démocrate dans l’âme, homme honnête et droit, n’est pas loin de pleurer cette fois encore, mais de colère et de désespoir. Il dit : « Ce qui est terrible, maintenant, c’est que la vérité me semble être du côté des gens que j’ai toujours considérés comme mes ennemis. »


Or, voici ce que raconte Zahkar Prilepine.

Il avait vingt ans et il s’emmerdait ferme dans sa petite ville de la région de Riazan quand un de ses copains lui a passé un bizarre journal arrivé par le train de Moscou. Ni le copain ni Zakhar n’avaient jamais rien vu qui ressemblait à ça. Personne en Russie ne connaissait L’Idiot international, Actuel, Hara-Kiri, ni la presse underground américaine – toutes influences revendiquées par Édouard -, et il y avait de quoi être sidéré par cette maquette criarde, ces dessins dégueulasses, ces titres provocateurs. Même si c’était l’organe d’un parti, il était moins question dans Limonka de politique que de rock, de littérature et surtout de style. Quel style? le style fuck you, bullshit et bras d’honneur. La punkitude en majesté.

Maintenant, dit Zakhar Prilepine, il faut s’imaginer ce que c’est qu’une ville russe de province. La vie sinistre qu’y mènent les jeunes, leur avenir totalement bouché, leur désespoir s’ils ont un peu de sensibilité et d’aspirations. Qu’un seul numéro de Limonka arrive dans une de ces villes et tombe entre les mains d’un de ces garçons désœuvrés, moroses, tatoués, grattant sa guitare et buvant ses bières sous ses précieux posters de Cure ou de Che Guevara, c’était gagné. Très vite, ils étaient dix, vingt, toute la bande d’inquiétants bons à rien qui traînaient dans les squares, pâles et vêtus de jeans noirs déchirés : les usals suspects, les clients habituels du poste de police. Ils avaient une nouveau mot de passe, ils se repassaient Limonka. C’était leur truc à eux, le truc qui leur parlait à eux. Et derrière tous les articles, il y avait ce type, Limonov, dont Zakhar et ses copains se sont mis fiévreusement à lire les livres et qui est devenu à la fois leur écrivain préféré et leur héros dans la vie réelle. Il avait l’âge d’être leur père mais il ne ressemblait à aucun de leurs pères. Il n’avait peur de rien, il avait mené la vie aventureuse qui fait rêver les garçons de vingt ans et il leur disait, je cite : »Tu es jeune. Ça ne te plaît pas de vivre dans ce pays de merde. Tu n’as envie de devenir ni un popov ordinaire, ni un enculé qui ne pense qu’au fric, ni un tchékiste. Tu as l’esprit de révolte. Tes héros sont Jim Morrison, Lénite, Mishima, Baader. Eh bien voilà : tu es déjà un nasbol. »

Ce qu’il faut comprendre, dit encore Zakhar Prilepine, c’est que Limonka et les nasbols, ça a été la contre-culture de la Russie. La seule : tout le reste est bidon, embrigadement et compagnie. Alors évidemment qu’il y avait là-dedans quelques brutes, des types rendus nerveux par l’armée ou des skins avec des chiens-loups que ça branchait de faire le salut hitlérien pour foutre les boules aux gens prilitchnyi : comme il faut. Mais il y avait aussi tout ce que les petites villes de Russie profonde comptent de dessinateurs de BD autodidactes, de bassistes de rock qui cherchent des complices pour former un groupe, de types qui bidouillent de la vidéo, de timides qui écrivent des poèmes en cachette, se languissent pour des filles trop belles et rêvent sombrement de dézinguer tout le monde à l’école et de se faire exploser après, comme ça se fait en Amérique. Les satanistes d’Irkoutsk, les Hell’s Angels de Viatka, les sandinistes de Magadan. « Mes copains », dit doucement Zakhar Prilepine, et on sent bien qu’il peut avoir tout le succès de la terre, les prix littéraires, les traductions, les tournées aux États-Unis, ce qui lui importe c’est de rester fidèle à ses copains, les paumés de la province russe.


A son retour, je lui pose la question : « Vous vous voyez vieillir dans cette maison, Édouard? Finir en héros de Tourgueniev? »

Ça le fait rire, mais pas d’un petit rire sec cette fois : de bon cœur. Non, il ne s’y voit pas. Vraiment pas. La retraite, la vie tranquille, ce n’est pas pour lui. Il a une autre idée pour ses vieux jours.

« Vous connaissez l’Asie centrale? »

(…)

C’est en Asie centrale, poursuit Édouard, qu’il se sent le mieux au monde. Dans des villes comme Samarcande ou Barnaoul. Villes écrasées de soleil, poussiéreuses, lentes, violentes. A l’ombre des mosquées, là-bas, sous les hauts murs crénelés, il y a des mendiants. Des grappes entières de mendiants. Ce sont de vieux hommes émaciés, tannés, sans dents, souvent sans yeux. Ils portent une tunique et un turban noirs de crasse, ils ont devant eux un bout de velours sur lequel ils attendent qu’on leur jette des piécettes et quand on leur en jette, ils ne disent pas merci. On ne sait pas ce qu’a été leur vie, on sait qu’ils finiront dans la fosse commune. Ils n’ont plus d’âge, plus de biens à supposer qu’ils en aient jamais eu, c’est à peine s’il leur reste encore un nom. Ils ont largué toutes les amarres. Ce sont des loques. Ce sont des rois.

Ça, d’accord : ça lui va.


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