Le maître du haut château – Philip K. Dick

« Il n’empêche que je l’examine depuis maintenant plusieurs jours, continua Paul ; et que, sans la moindre raison logique, il m’inspire un certain attachement. Pourquoi? Telle est la question. Je ne projette même pas ma propre psyché sur cette chose, comme dans les tests psychologiques allemands. Je n’y discerne toujours ni forme ni motif. Mais, d’une manière ou d’une autre, elle participe du Tao. Vous voyez? » Il fit signe au visiteur d’approcher. « Elle est équilibrée. Les forces y sont stabilisées. Au repos. Cet objet a pour ainsi dire fait la paix avec l’univers. Il s’en est séparé, ce qui lui a permis d’atteindre l’homéostase. »

Childan acquiesça en examinant la broche, lui aussi, mais il n’y comprenait plus rien.

« Il n’a pas de wabi, ce n’est pas possible, enchaîna Paul. Pourtant… » Il toucha le bijou de son ongle. « Pourtant il renferme du wu.

– Sans doute avez-vous raison. »

Childan essayait de se rappeler ce qu’était le wu ; il ne s’agissait pas d’un mot japonais, mais chinois. La sagesse, peut-être. Ou la compréhension. Quelque chose de très positif, en tous cas.

« Le fabricant avait les mains pleines de wu, qu’il a laissé couler dans cette pièce. Peut-être était-il juste conscient de la trouver satisfaisante. Mais elle est accomplie, Robert. Sa contemplation nous emplit de wu, nous aussi. Nous connaissons la tranquillité associée non à l’art, mais au sacré. Je me souviens d’un sanctuaire d’Hiroshima où il était possible de voir le tibia d’un saint du Moyen Âge. Toutefois, il y a ici un artefact, il y avait là-bas une relique. L’artefact existe au présent, la relique n’est qu’un souvenir. La méditation à laquelle je me suis longuement livré depuis notre dernière visite m’a permis d’identifier la valeur de ce bijou, par opposition à l’historicité. Je suis bouleversé, comme vous pouvez le constater.

– En effet.

– Être dépourvu d’historicité, de valeur esthétique et artistique, mais participer d’une qualité intangible… c’est merveilleux. Précisément parce qu’il s’agit d’une misérable petite masse informe qui n’a l’air de rien ; voilà qui contribue au fait qu’elle recèle du wu, Robert. Car il est de fait qu’on trouve souvent le wu dans l’enveloppe la plus modeste, suivant l’aphorisme chrétien de la pierre méprisée par les bâtisseurs. On expérimente la conscience du wu dans les débris tels qu’un vieux bâton ou une canette de bière rouillée, jetée au bord de la route, mais c’est alors l’observateur qui en est imprégné. Il s’agit d’une expérience religieuse. Dans le cas qui nous occupe, l’artisan a transféré du wu dans l’objet, il ne s’est pas contenté d’en apercevoir le wu inhérent. » Paul releva les yeux. « Me fais-je bien comprendre?

– Oui.

– En d’autres termes, cette chose ouvre la voie à un monde entièrement neuf. Il ne s’agit pas d’art, car elle n’a pas de forme, ni de religion. De quoi, alors? Moi qui ai soupesé cette broche, je ne peux le déterminer. De toute évidence, nous n’avons pas de mot pour décrire un objet pareil. Vous avez donc raison, Robert. Il s’agit de quelque chose d’entièrement neuf en ce monde. »

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