Où est la terre des promesses? – Annemarie Schwarzenbach

Les journalistes qui voyagent ont coutume de se dire entre eux : « Si tu restes six semaines dans un pays, tu écriras facilement un livre. Si tu restes six mois, tu peineras pour terminer quelques articles. Si tu restes six ans, tu te tairas… » Cette règle est sans doute juste, mais elle souffre des exceptions. La première fois que j’ai vu l’Hindou Kouch, j’arrivais par le nord de la plaine torride du Turkestan. J’ai franchi ses cols historiques, qui sont sublimes. Et ce que j’ai eu envie d’écrire ensuite, c’est un hymne, pas autre chose qu’un hymne. Un hymne à son nom, car les noms sont plus que des désignations, ils sont musique et couleur, rêve et souvenir, ils sont le mystère, la magie – et loin d’être une expérience décevante, c’est merveille que de les retrouver un jour, nimbés d’éclat et d’ombre, enveloppés de feu et de la cendre froide de la réalité. Pamir, Hindou Kouch, Karakorum …


Et ces doutes qui aspiraient à être levés sont peut-être à l’origine de mes premiers voyages. Si je suis partie, c’est non pas pour apprendre la peur, mais pour vérifier le contenu des noms, pour éprouver leur magie dans mon corps, comme on sent entrer par la fenêtre ouverte la force merveilleuse du soleil qu’on a vu longtemps se refléter sur les collines lointaines et les prairies humides de rosée.


Dans le tableau sublime et changeant de l’Hindou Kouch, il me manque le vert tendre, la douceur du vent, le chant émouvant du printemps. Mais on ne peut décider de ses rêves, et tandis que je débouchais dans la plaine, je n’osai pas me retourner pour voir les sommets neigeux s’évanouissant au loin. Ce n’est pas à moi de décider de la rencontre et de la séparation, et de tracer la frontière entre la réalité et la vision.

Il me reste la magie, le nom, l’extraordinaire émotion du cœur.

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