L’Amérique. Chroniques – Joan Didion

Je crois que c’est de cela dont je parle : l’ambiguïté d’appartenir à une génération méfiante face aux grands moments politiques, l’absurdité qu’il y a du point de vue historique à grandir convaincu que le cœur des ténèbres ne réside pas dans une mauvaise organisation sociale mais dans le sang même des hommes. Si l’homme était voué à errer, alors toute organisation sociale était voué à errer, alors toute organisation sociale était vouée à rester dans l’erreur. C’est une équation qui me paraît toujours assez juste, mais qui nous a très tôt privés d’une certaine aptitude à l’étonnement.


Bien sûr les activistes – pas ceux dont la pensée était devenue rigide, mais ceux qui avaient une conception de la révolution pleine d’anarchie inventive – avaient depuis longtemps saisi la réalité qui échappait encore à la presse : nous assistions à quelque chose d’important. Nous assistions à la tentative désespérée d’une poignée d’enfants terriblement démunis de créer une communauté au milieu du vide social. Une fois que nous avions vu ces enfants, nous ne pouvions plus ignorer le vide, nous ne pouvions plus faire semblant de croire que le mouvement d’atomisation de la société pouvait être inversé. Ce n’était pas une rébellion générationnelle comme les autres. A un moment donné, entre 1945 et 1967, nous avions négligé d’expliquer à ces enfants les règles du jeu auquel nous jouions. Peut-être avions-nous cessé de croire nous-mêmes à ces règles, peut-être ce jeu nous avait-il fait perdre courage. Peut-être y avait-il tout simplement trop peu de gens pour expliquer. C’étaient des enfants qui grandissaient sans plus aucun lien avec le réseau de cousins et de grand-tantes et de médecins de famille et de voisins de toujours qui symbolisaient et incarnaient traditionnellement les valeurs de la société. Ce sont des enfants qui ont beaucoup bougé : San Jose, Chula Vista, ici. Ils sont moins rebelles qu’indifférents à la société, capables seulement de réagir à ses controverses les plus médiatisées : le Vietnam, le papier cellophane, les pilules d’amaigrissement, la Bombe.
Ils recrachent exactement ce qu’on leur donne. Parce qu’ils ne croient pas aux mots – les mots, c’est bon pour les « crânes d’œuf », leur dit Chester Anderson, et une pensée qui a besoin de mots n’est encore qu’un de ces ego trips -, ils ne puisent leur vocabulaire que dans les platitudes de la société. Il se trouve que, pour ma part, je continue à défendre l’idée que l’aptitude à penser par soi-même dépend de la maîtrise du langage, et je ne suis pas optimiste pour les enfants qui se contentent de dire, pour indiquer que leur mère et leur père ne vivent pas ensemble, qu’ils viennent d’un « foyer brisé ». Ils ont seize, quine, quatorze ans, toujours plus jeunes, une armée d’enfants qui attendent qu’on leur donne des mots.