L’Année de la pensée magique – Joan Didion

Enfant, je pensais beaucoup à l’absurdité, qui me paraissait, à l’époque, le fait négatif le plus saillant à l’horizon. Après avoir échoué, pendant plusieurs années, à trouver du sens dans les domaines les plus couramment recommandés, j’ai découvert que je pourrais en trouver dans la géologie, alors c’est ce que j’ai fait. Ce qui, du coup, m’a permis de trouver du sens dans la litanie épiscopalienne, plus précisément dans les mots comme il était au commencement, maintenant et toujours, dans les siècles des siècles, que j’interprétais comme une description littérale de la transformation constante de la terre, de l’érosion incessante des rivages et des montagnes, du mouvement inexorable des structures géologiques, qui pouvaient faire surgir des montagnes et des îles et tout aussi bien les faire disparaître. Je trouvais les tremblements de terre, même quand j’étais prise dedans, profondément satisfaisants, comme la preuve soudain révélée de l’ordre du monde en action. Que cet ordre puisse détruire les œuvres des hommes, j’en éprouvais peut-être un regret personnel, mais cette question demeurait, au regard des dimensions plus vastes que j’envisageais maintenant, d’une absolue indifférence. Nul ne me surveillait du regard; personne aux aguets. Comme il était au commencement, maintenant et toujours, dans les siècles des siècles. Le jour où fut annoncé que la bombe atomique avait été lâchée sur Hiroshima, ce sont les mots qui sont venus aussitôt à mon esprit de fillette de dix ans. Quand j’ai entendu parler, quelques années plus tard, de champignons atomiques au-dessus du site expérimental du Nevada, ce sont à nouveau les mots qui me sont venus à l’esprit. J’ai commencé à me réveiller avant l’aube, imaginant que les boules de feu tirées depuis le Nevada illumineraient le ciel de Sacramento.

Plus tard, après mon mariage et la naissance de mon enfant, j’ai appris à trouver un sens similaire dans les rituels répétés de la vie domestique. Mettre la table. Allumer les bougies. Démarrer le feu. Faire la cuisine. Tous ces soufflés, toutes ces crèmes caramel, toutes ces viandes en daube, ces albondigas, ces gombos. Les draps et les serviettes propres, empilés, les lampes tempête en cas d’orage, les réserves d’eau et de nourriture pour tenir face à n’importe quelle catastrophe géologique. Je veux de ces fragments étayer mes ruines sont les mots auxquels je songeais alors. Ces fragments m’importaient. Je croyais en eux. Il ne me semblait pas y avoir aucune contradiction entre le sens que je trouvais dans la nature intensément personnelle de ma vie d’épouse et de mère, et celui que je trouvais dans l’immense indifférence de la géologie et des essais atomiques; ces deux systèmes existaient pour moi sur des chemins parallèles qui parfois convergeaient, notamment lors des tremblements de terre. Dans mon esprit vierge de tout questionnement, il y a toujours un moment – ma mort et celle de John – où les chemins convergeaient une ultime fois. Sur Internet, j’ai trouvé des vues aériennes de la maison de Palos Verdes dans laquelle nous avions vécu juste après notre mariage, la maison où nous avions ramené Quintana du St. John’s Hospital de Santa Monica et l’avions couchée dans son berceau près des glycines du jardin enclos. Sur ces photos, prises dans le cadre du projet California Coastal Records, dont le but était de cartographier toute la côte californienne, il était difficile de bien distinguer les lieux, mais la maison, telle qu’elle était quand nous y avions vécu, n’existait apparemment plus. La tour et son portail avaient l’air intacts, mais le reste de la structure paraissait changé. Il semblait y avoir une piscine à la place des glycines et du jardin enclos. La zone elle-même était identifiée par la légende « glissement de terrain de Portuguese Bend ». On apercevait l’affaissement de la colline, là où s’était produit le glissement. On apercevait aussi, à la base de la falaise sur le cap, la crique où nous allions nager quand le flot de la marée était idéal.

La houle de l’eau claire.

C’était l’une des façons dont mes deux systèmes auraient pu converger.

Nous aurions pu pénétrer à la nage à l’intérieur de cette crique, dans l’eau claire et houleuse, et le cap tout entier aurait pu s’affaisser, s’effondrer dans la mer autour de nous. L’effondrement du cap tout entier dans la mer autour de nous était le genre de conclusion que j’avais prévu. Je n’avais pas prévu une crise cardiaque à la table de la salle à manger.