Le bleu de la nuit – Joan Didion

Je ne connais pas beaucoup de gens qui pensent avoir réussi en tant que parents. Ceux qui le pensent en veulent pour preuve, en général, certains signes extérieurs de (leur propre) succès dans le monde : le diplôme de Stanford, le MBA de Harvard, l’été dans le cabinet d’avocats aux chaussures blanches. Ceux d’entre nous qui sont moins enclins à se féliciter de leurs talents éducatifs, autrement dit la plupart d’entre nous, égrènent le chapelet de leurs échecs, de leurs négligences, de leurs manquements et de leurs dérélictions. La définition même de ce qui constitue la réussite pour un parent a changé de manière significative : jadis, nous définissions la réussite comme la capacité de donner à l’enfant les moyens d’accéder à une vie indépendante (c’est-à-dire à la vie adulte), d' »élever » l’enfant, de laisser l’enfant prendre son envol. Si un enfant voulait essayer son nouveau vélo sur la colline la plus escarpée du voisinage, on émettait peut-être un avertissement pour la forme, lui rappelant que la colline la plus escarpée du voisinage débouchait sur une intersection à quatre voies, mais cet avertissement, dans la mesure où l’on considérait encore que le but recherché, en fin de compte, c’était l’indépendance, ne virait jamais à la remontrance. Si un enfant faisait le choix de se lancer dans une activité dont l’issue pouvait se révéler funeste, cette éventualité négative pouvait à la rigueur être évoquée une fois, mais pas deux.

(…)

Terminé, tout cela.

Presque inimaginable aujourd’hui.

Plus la moindre marge de tolérance, dans le cahier des charges parental, pour des passe-temps aussi hasardeux.

Aujourd’hui, nous qui avons bénéficié de ce genre de négligence bénigne, nous mesurons au contraire notre réussite à l’aune de notre capacité à garder nos enfants sous contrôle, en laisse, attachés à nous.