La machine est ton seigneur et ton maître – Jenny Chan, Xu Lizhi & Yang

C’est un acquis de la pandémie : les relations « distancielles » sont devenues synonymes de solidarité et d’hygiène ; la communication immatérielle le moyen de « protéger les autres » et de vivre dans un monde plus sain. La « stratégie du choc numérique » a avantageusement fait oublier qu’en fait de solidarité et de santé, ces technologies reposent sur l’exploitation brutale de millions de mains invisibles ; et que loin de produire un monde plus propre, elles sont au contraire toxiques d’un bout à l’autre de la chaîne, de l’extraction minière à l’assemblage, en passant par les millions de tonnes de déchets électroniques produits chaque année dans le monde par l’économie immatérielle.

Le fait qu’aucun de ces phénomènes, pas plus que la contribution exponentielle des technologies numériques aux désordres climatiques, n’ait été mis en balance avec les vies épargnées par la généralisation de la visioconférence et du paiement sans contact – tout ceci illustre la capacité d’influence démesurée dont disposent désormais les géants des technologies numériques, qui se sont constitué un monopole sur les espaces publics eux-mêmes, les lieux où circulent les faits et naissant les idées.

« J’ai souvent pensé que la machine était mon seigneur et maître dont je devais peigner les cheveux, tel un esclave », raconte Yang, à propos de son quotidien sur la chaîne de fabrication des produits Apple. Même en quittant la misère uniforme des villes-usines chinoises, on peut apprécier la pertinence de cette formule pour décrire nos quotidiens, ces heures consacrées à alimenter nos comptes Facebook et nos fils Twitter, à consulter fébrilement nos smartphones, à recharger précipitamment nos liseuses et nos tablettes, à trier nos mails. La vie numérique et la production d’électronique constituent des facettes d’une même exploitation économique dans laquelle la moindre de nos activités est soumise à l’extraction de données, tout comme le moindre geste de l’ouvrier taylorisé est soumis à l’extraction de plus-value. Derrière chaque clic, chaque entrée, une chaîne de production invisible se met en branle, analyse nos choix, corrige nos profils, attribue des revenus publicitaires, alimente des algorithmes qui détermineront plus finement encore notre conditionnement futur. Tous ces gestes qui flattent nos propres désirs de puissance renforceront plus décisivement encore la puissance de nos maîtres ; et le récit des vies brisées de Yang, Tian Yu et Xu Lizhi nous rappelle que le moyen le plus direct de nous soustraire à ce continuum d’exploitation consiste à dénumériser autant que possible, là où il nous reste quelques marges de manœuvre, nos relations et nos activités.

CELIA IZOARD – mars 2022