Les bonnes nouvelles – Christine Van Acker

La seule chose qu’on vous demande, lorsque vous êtes nés dans la bonne famille, c’est de passer des examens, de sauter comme des cabris les années d’étude, d’enjamber les bancs des amphis. Les cancres, largués en chemin, relégués aux sous-besognes, abandonnés à leur sort ou, lorsqu’ils ont de la chance, réconciliés avec l’intelligence de leurs mains. Je t’aidais à réviser. Je te faisais répéter. Je répétais moi-même, jusqu’à ce que tu sois capable de vomir le tout lors de l’épreuve, examen que j’aurais pu réussir les doigts dans le nez tant je ne t’avais pas lâché, te forçant à remâcher le contenu du cours, sans que tu veilles déborder d’un pouce pour le remettre dans ta bouche avec tes mots, sans essayer de comprendre ce qu’ils signifiaient, refusant d’investiguer plus loin, de vérifier dans un dictionnaire, sans aucun intérêt pour ce qui venait se poser en éphémère dans ta mémoire, avec juste l’espoir d’en finir, puis de laisser s’envoler les mots. Peu nous importait le certificat en fin de course si ce n’était pour interrompre ce si long cycle qui ne nous avait jamais convenu, ni à toi, ni à nous, mais dont nous n’avions pas été capables de nous défaire, que tu en sortes, que nous en sortions avec toi, que tu n’en reprennes pas pour un an de plus, de moins en moins concerné, de plus en plus loin de ta vérité, celle que l’école ne te demandait jamais de trouver. Toi aussi, tu voulais en sortir, mais mollement, lesté d’un manque de motivation, le courage laissé aux oubliettes. J’ai reposé tranquillement le classeur. Je t’ai demandé :

– Si tu avais eu le choix, aurais-tu préféré une initiation rituelle plutôt que celle-ci pour avoir ta place parmi les tiens? Endurer des scarifications? Dormir seul dans la brousse, pister et tuer un lion avec une s’agaie? Te faire circoncire sans pousser un cri après avoir bu du sang de vache mêlé au lait et à l’alcool ? Te jeter d’une tour de 98 mètres, une liane sans aucune élasticité attachée à la cheville, ou bien de la cime d’un arbre? Sauter par quatre fois au-dessus d’un bœuf castré ? Pour être accueilli comme un homme, pagayer de longues heures en haute mer, chasser l’un des poissons les plus rapides, la bonite sacrée ? Jeûner des jours durant? Rester stoïque, les mains dans des gants fourrés de grandes fourmis « balle de fusil » en furie (la douleur de la fourmi paraponera vaut celle d’une balle de fusil, paraît-il. Elle résiste de longues heures après avoir retiré les gants)? Ou bien avaler une substance psychotrope pour atteindre un état modifié de conscience au lieu de ces bières à bas prix et ces alcools frelatés que vous abonnez, toi et tes amis, pour vous « torcher » le plus rapidement possible?

Tu m’as répondu sans hésiter :

– Oui, tuer un lion!