Les choses comme elles sont. Une initiation au bouddhisme ordinaire – Hervé Clerc

Si toutes les vérités sont emportées dans un même courant, inextricablement mêlé d’ombres et de lumières, de vérités et d’erreurs, comment s’y reconnaître? Comment départager celui qui dit blanc et celui qui dit noir?

Cette question hantait déjà, il y a deux mille cinq cent ans, les Kalama, habitants de la petite ville de Kesaputta, dans le royaume de Kosala. Il y avait alors, dans la plaine du Gange, un peu comme en Grèce à la même époque, profusion d’enseignements et d’enseignants, chacun offrant sa vision du monde, ses recettes de bonne vie, ses techniques de concentration, et dénigrant celles des autres. Entre ces offres divergentes, les Kalama ne savaient plus où donner de la tête. Comme le Bouddha passait par Kesaputta, ils l’interrogèrent :

« Des ascètes, des brahmanes viennent chez nous. Ils nous exposent leur doctrine, chacun décrit sa voie comme la bonne et critique la voie des autres. Puis d’autres ascètes, d’autres brahmanes arrivent. A leur tour ils nous présentent leur doctrine comme véridique et dénigrent celle des autres. Tout cela nous plonge dans la perplexité, nous ne savons plus où est la vérité, où est l’erreur. »

Aujourd’hui, comme le Kalama, nous sommes confrontés à des visions du monde venues d’horizon divers, prétendant toutes à la vérité, et dénigrant ouvertement ou non celles des autres. La même question se pose à nous : Comment s’y retrouver?

A la question des Kalama, le Bouddha répondit par cet avis « unique dans l’histoire des religions », dit Walpola Rahula, auteur de L’Enseignement du Bouddha d’après les textes les plus anciens. Le Bouddha leur expliqua, en substance, que le meilleur critère pour s’orienter dans la vie était leur propre jugement fondé sur l’expérience : « Ne vous laissez pas guider par des rapports oraux, la tradition, les ouï-dire, l’autorité des textes, la simple logique, l’inférence, la déférence, la compétence apparente de celui qui vous parle, les spéculations, les opinions, la vraisemblance, ne vous laissez pas guider non plus par cette pensée « il est notre maître ». En revanche, lorsque vous constatez par vous-mêmes que certaines choses vous sont défavorables (akusala), qu’elles conduisent à la souffrance et au mal, alors renoncez-y… Mais si vous constatez, par vous-mêmes, en ouvrant bien les yeux, que certaines choses vous sont favorables et bénéfiques (kusala), alors, oui, acceptez-les et mettez-les en pratique. »

N’acceptez pas l’autorité des prêtres, des philosophes, des savants, des maîtres à penser. Réfléchissez par vous-mêmes, voyez par vous-mêmes, et non à travers le regard d’un autre, expérimentez par vous-mêmes. Pensez par vous-mêmes. Tel fut l’enseignement du Bouddha aux Kalama.

Dans l’histoire de la vérité, qui reste à écrire – à la manière peut-être dont Borges a écrit l’histoire de l’infamie (les deux n’étant pas sans rapport) – le bouddhisme restera comme la seule doctrine qui proclame des vérités avec la consigne expresse de ne pas y adhérer.

Un bouddhiste abandonne toutes les fausses « vues », même les vraies, et a fortiori les fausses. Et quand il les abandonnées, il part en quête de nouvelles vues. Il reste tranquille, sans chercher « aucun appui, même dans la connaissance ».