Parlons travail – Philip Roth

Milan Kundera (1980)

ROTH : Pourtant, il doit bien y avoir à coup sûr quelque chose qui fait que le roman est un roman, et qui limite donc sa liberté.

KUNDERA : Un roman, c’est une longue prose synthétique basée sur un jeu avec des personnages inventés. Voilà les seules limites. Par le mot synthétique, je veux dire que le romancier saisit son sujet sous tous les angles, d’une façon aussi complète que possible. Essai ironique, récit romanesque, fragment autobiographique, fait historique, envolées dans la fantaisie : la force synthétique du roman en fait un tout comme si c’étaient des voix de la musique polyphonique. L’unité du livre ne provient pas nécessairement d’une intrigue, elle peut venir de son thème. Dans mon dernier livre, il y a deux thèmes-trames : le rire et l’oubli.

ROTH : Le rire a toujours été votre province. Vos livres le font naître par l’humour ou l’ironie. Quand il arrive malheur à vos personnages, c’est parce qu’ils se heurtent à un monde qui a perdu le sens de l’humour.

KUNDERA : J’ai appris la valeur de l’humour sous la terreur stalinienne. J’avais vingt ans à l’époque. Je savais toujours reconnaître quelqu’un qui n’était pas stalinien, quelqu’un dont je n’avais rien à craindre, à sa façon de sourire. Le sens de l’humour est un signe de reconnaissance auquel on peut se fier. Et depuis, je suis terrifié par un monde qui perd son humour.


Aharon Appelfeld (1988)

ROTH : Ma dernière question, qu’appellent vos préoccupations dans L’immortel Bartfuss, est peut-être d’une portée générale absurde. Vous qui avez, dans votre adolescence, vagabondé sans feu ni lieu dans l’Europe de l’après-guerre et qui vivez depuis quarante ans en Israël, avez-vous observé des schémas distinctifs dans l’expérience de ceux qui ont eu la vie sauve? Qu’ont-ils fait, en somme, ces survivants de l’Holocauste, en quoi ont-ils inéluctablement changé?

APPELFELD : C’est en effet le sujet douloureux de mon livre. J’ai essayé d’y répondre à votre question, indirectement. Mais je veux bien préciser. L’Holocauste appartient à ce type d’expérience hors norme qui réduit au silence. Toute déclaration, tout énoncé, tout « réponse » ne sauraient être qu’infinitésimaux, absurdes, voire ridicules. La plus vaste des réponses paraîtrait mesquine.

Si vous me le permettez, je vais prendre deux exemples. D’abord le sionisme. Il n’est pas douteux que vivre en Israël donne aux survivants un refuge et, au-delà, le sentiment que le monde entier n’est pas mauvais. L’arbre a été abattu, mais la racine n’a pas dépéri – envers et contre tout, nous sommes vivants. Pourtant, cette satisfaction ne parvient pas à venir à bout du sentiment nourri par le survivant qu’il doit faire quelque chose de cette vie sauve. Il a vécu ce que personne n’a vécu, les autres attendent de lui un message, une clé qui permette de comprendre le monde des hommes – un exemple humain. Lui, naturellement, n’est pas à la hauteur de cette tâche écrasante, il vit donc une vie clandestine, de fugue en cachette. L’ennui, c’est qu’il ne reste plus nulle part où se cacher. Au fil des ans, la culpabilité croît et se métamorphose, comme chez Kafka, en accusation. la plaie est trop profonde; les cautères sont inopérants – même un cautère comme l’État juif.

Le second exemple, c’est le retour à la religion. Paradoxalement, en hommage à leurs parents assassinés, un certain nombre de survivants ont adopté la foi. Je sais quelles luttes intérieures cette position paradoxale suscite, et je la respecte. Mais c’est le parti du désespoir. Il y a une vérité du désespoir, je ne le nie pas. Mais on s’y asphyxie ; j’y vois une manière de retraite monacale à la juive, d’autopunition indirecte.

Mon livre n’offre à son survivant ni la consolation sioniste ni la consolation religieuse. Bartfuss a avalé l’Holocauste tout cru, et il le porte dans ses membres. Il boit le « lait noir » du poète Paul Celan, matin, midi et soir. Il n’a d’avantage sur personne, mais il n’a pas perdu figure humaine. C’est peu, mais c’est déjà quelque chose.