Zephyr, Alabama – Robert McCammon

« Personne, murmura-t-elle, personne ne grandit jamais vraiment. »

Je fronçai les sourcils. Tu parles d’un secret! Papa et maman, ils avaient bien grandi, non? Et Monsieur Dollar, le capitaine Marchette, le docteur Parrish, le révérend Lovoy, la Dame, bref, tous ceux qui avaient plus de dix-huit ans?

« Ils paraissent grands, continua-t-elle. Mais c’est un leurre. Ce n’est que le masque du temps. Au fond de leur cœur, les adultes sont toujours des enfants. Ils voudraient continuer à sauter partout, à jouer, mais ce lourd masque leur pèse sur les épaules. Ils voudraient se débarrasser des chaînes que le monde leur a passées, arracher leurs montres, leurs cravates et leurs chaussures cirées pour aller s’ébattre tout nus – ne serait-ce qu’une journée – dans le ruisseau où ils allaient autrefois se baigner. Ils voudraient retrouver le goût de la liberté, avoir des parents à la maison qui s’occupent de tout et qui les aiment quoi qu’il arrive. Même derrière les yeux du plus méchant des hommes, on devine un petit garçon effrayé, qui essaie de se cacher dans un coin où le mal ne pourra pas l’atteindre. »

Elle repoussa ses papiers et joignit les mains sur son bureau.

« J’ai vu quantité de garçons devenir des hommes, Cory, et il y a une chose que j ‘aimerais te dire : Souviens-toi.

– Me souvenir? Me souvenir de quoi?

– De tout, de n’importe quoi. Ne laisse pas passer un seul jour sans en garder un souvenir, que tu conserveras comme un trésor. Car c’est ce que c’est. Les souvenirs sont de fabuleuses portes, Cory. Des professeurs, des amis, des maîtres. Quand tes yeux se posent sur quelque chose, ne te contente pas de regarder. Il faut voir. Vraiment voir. Voir suffisamment pour que, lorsque tu raconteras aux autres, ils puissent voir à leur tour. On peut traverser la vie en étant aveugle, sourd et muet. C’est d’ailleurs ce que font la plupart des gens que tu rencontreras. Ils arpentent une forêt de miracles sans en soupçonner un seul. Mais il suffit de le vouloir pour vivre des milliers de vies. Tu peux parler à des gens que tu n’as jamais vus, dans des pays où tu n’as jamais mis les pieds. » Elle hocha la tête, les yeux rivés aux miens. « Et si tu as du talent, de la chance et des choses à dire, tu continueras peut-être à vivre bien après. » Elle marqua un temps, pesant ses mots. « Bien après, termina-t-elle.