La noix d’or – Cristina Campo

Durant les soirées d’été passées au jardin, le silence prenait sa valeur réelle qui est celle d’accumuler des puissances; et quand mon oncle, souvent très fatigué par les nombreuses interventions chirurgicales qu’il avait pratiquées, tombait dans une légère rêverie que personne n’osait troubler, et que sa belle main, dont l’auriculaire était orné d’un serpent d’or aux yeux d’émeraude, se posait distraitement sur le vase de baccarat et laissait courir son doigt sur le bord, faisant naître un son subtil, pareil au gémissement d’un esprit prisonnier, la chère atmosphère de la maison se transformait en une sorte d’antre où un magicien, le Mage du Latemar, levant sa lanterne vers les pâles visages de ses otages, était sur le point de prononcer un verdict de vie ou de mort- ce que, au fond, mon oncle faisait plusieurs fois par jour-, mais moi seule percevais, dans ces silences exténués par le gémissement du cristal et ciselés par les reflets de la bague serpentine, d’impénétrables implications. Sur la table, les lueurs d’autres bagues faisaient répons: les quatre perles qui formaient sur l’annulaire de ma mère une sorte d’abeille lunaire, la tresse d’or de celle de mon père, qui brillait dans les longs crépuscules quand son crayon courait en silence sur les grandes pages des parutions, couvertes de signes noirs d’une autre langue, encore plus silencieuse, encore plus impénétrable.


Ma mère prononçait les paroles rituelles, douces et terrifiantes: « Ici c’est ta grand-mère; ici ton grand-père: prie pour eux… », et moi je lisais, sous le nom de celle que j’avais vue si désarmée sur sa photographie- en cet instant où les tentures tempétueuses semblaient prêtes à laisser entrer le monstrueux amour, à laisser pénétrer jusqu’à elle le Principe-; je lisais sous le nom qui était aussi le mien, Maria Angelica, deux mots: suavis anima, et à côté, sous le nom qui était aussi le mien, Marcello, anima fortis. Prie pour eux, répétait ma mère avec le regard de qui doit, par la seule force de son cœur, libérer le couple prisonnier, l’héroïque amour ensorcelé. Et avec ces paroles abstraites et révérencielles, le grand rideau de velours de la piété filiale se refermait enfin sur moi, et un nuage de larmes voilait mes yeux. Le conte de fées était là, terrible et rayonnant, pour un instant résolu et insoluble; le viatique éternel, qui revient toujours dans les rêves, pour le pèlerinage: la noix d’or qu’il faut garder dans la bouche et écraser entre les dents au moment du danger suprême.