Dans la dèche à Paris et à Londres – George Orwell

Il aurait sans doute été capable de se remettre au travail, à condition de pouvoir manger à sa faim pendant quelques mois. Mais deux années au régime du pain et de la margarine avaient irrémédiablement faussé sa mentalité. À force d’absorber cette répugnante imitation de nourriture, il était devenu, corps et âme, une sorte d’homme au rabais. C’était la malnutrition, et non quelque tare congénitale, qui avait détruit en lui l’être humain.


Je ne prétends pas, bien sûr, que les vagabonds soient tous des petits saints. Je dis simplement que ce sont des êtres humains comme vous et moi, et que s’ils ne sont pas tout à fait comme vous et moi, c’est le résultat et non la cause de leur mode de vie.


En réalité, cette différence n’existe pas. Riches et pauvres ne se différencient essentiellement que par leur niveau de revenu, et rien d’autre : le millionnaire moyen n’est rien d’autre que le plongeur moyen arborant un complet neuf. Changeons-les de place, et dites-moi, je vous prie, qui est le juge et qui le voleur ? Tous ceux qui ont partagé, sans tricherie, la vie des pauvres, savent fort bien cela. L’ennui est que l’homme intelligent et cultivé, l’homme chez qui on pourrait s’attendre à trouver des opinions libérales, cet homme évite soigneusement de frayer avec les pauvres. Car enfin, que savent de la pauvreté la plupart des gens cultivés ? Dans l’exemplaire des poèmes de Villon qui est en ma possession, l’éditeur a cru indispensable d’éclairer par une note en bas de page le vers « Ne pain ne voyent qu’aux fenestres » – tant la simple expérience de la faim est étrangère à l’existence de l’homme cultivé.