La dimension cachée – Edward T. Hall

L’affaiblissement du sens olfactif et le fait que l’olfaction ait cessé d’être un moyen important de communication ont eu notamment pour conséquence la transformation des rapports humains. Peut-être l’homme a-t-il ainsi acquis une plus grande tolérance à l’entassement. En effet, si l’homme possédait un odorat aussi développé que le rat, par exemple, il serait à jamais enchaîné au flux entier des émotions et réactions affectives de ceux qui l’entourent. Ainsi, par exemple, nous sentirions la colère des autres. De même, la personnalité d’un visiteur ou les événements affectifs dans une demeure, seraient exposés à tout un chacun tant qu’en subsisteraient les odeurs. Les fous nous entraîneraient dans leur délire et les anxieux redoubleraient notre anxiété. Notre existence serait, en tout cas, beaucoup plus absorbante et intense parce que moins soumise au contrôle de la conscience : les centres cérébraux de l’olfaction sont, en effet, plus anciens et plus primitifs que les centres visuels.

Le transfert à la vision du rôle dominant primitivement imparti à l’odorat a défini en termes entièrement nouveaux la condition de l’homme. L’homme s’est trouvé en mesure de faire des plans parce que l’œil balaie un champ plus vaste; il encode des données beaucoup plus complexes et développe ainsi la faculté d’abstraction. Au contraire, l’odorat, tout en offrant à l’homme de profondes satisfactions affectives et sensuelles le pousse dans la direction exactement opposée.

L’évolution de l’homme a été marquée par le développement des « récepteurs de distance » : la vue et l’ouïe. C’est ainsi qu’il a pu créer les arts qui font appel à ces deux sens, à l’exclusion virtuelle de tous les autres. La poésie, la peinture, la musique, la sculpture, l’architecture et la danse sont des arts qui dépendent essentiellement, sinon exclusivement, de la vue et de l’ouïe. Il en est de même des systèmes de communication que l’homme a élaborés.