Les clochards célestes – Jack Kerouac

Je veux que mes clochards célestes aient du printemps plein le cœur – avec des fleurs comme des filles et des petits oiseux en train de fienter sur les chats étonnés qui pensaient les manger un instant plus tôt.


— Nous n’emportons pas de vin ?
— Non. Cela nous ferait du mal. Une fois qu’on est fatigué et à grande altitude, on n’a pas besoin d’alcool.


Pourtant, il y avait une morale à tout cela. Elle vous apparaîtra lorsque vous ferez un tour, la nuit, dans une petite rue de banlieue. Dans chaque maison, des deux côtés de la chaussée, brille la lampe dorée du living-room où l’écran de télévision met une tache bleutée. Chaque famille regarde religieusement le même spectacle. Personne ne parle. Les cours sont silencieuses. Seuls quelques chiens aboient, étonnés d’entendre les pas d’un homme, étrangement dépourvus de roues. Alors vous comprendrez ce que je veux dire si vous constatez que tous les hommes commencent à penser la même chose au même moment et que les fous de Zen sont retournés à la poussière, avec un dernier rire sur leurs lèvres mortes. Je ne dirai qu’un seul mot à ces amateurs de télévision, à ces millions et ces dizaines de millions d’hommes qui ne voient plus que par un seule œil : ils ne font certes aucun mal à leur prochain en se servant de cet œil unique ; mais Japhy non plus ne faisait aucun mal à personne… je l’imagine, errant , sac au dos, apercevant tous ces écrans bleutés, tout seul, seul avec des pensées qui ne lui sont pas venues au moment où il a tourné un bouton.


Plus tu te rapproches de la vraie nature, mon vieux, et plus tu comprends que le monde est esprit – air, roc, feu et bois.


Je me rappelai le fameux axiome zen : « quand tu parviendras au sommet de la montagne, continue à monter » […] Soudain, j’entendis un ioulement magnifique et haletant, une étrange musique, d’une mystique intensité. Je levai les yeux : Japhy était debout, au sommet du Matterhorn, faisant entendre le magnifique chant de joie du Bouddha-triomphant-qui-a-écrasé-les-montagnes. C’était comique aussi par certains côtés, encore que le plus haut sommet de Californie ne fût pas comique du tout en ce moment, avec ses rafales de brouillard. Mais il fallait bien le reconnaitre : le cran, l’endurance, la sueur, et maintenant ce chant d’une humanité déboussolée c’était comme de la crème fouettée sur une pièce montée.


J’avais l’intention de prier aussi ; telle serait ma seule activité. Je prierais pour tous les êtres vivants. C’était, me semble-t-il, la seule occupation honnête encore possible en ce bas monde.