La faction cannibale – Servando Rocha

« Comme beaucoup d’agitateurs politiques, propagandistes ou démagogues, affirme Paul Virilio, les artistes d’avant-garde savaient depuis longtemps ce que le TERRORISME allait bientôt vulgariser : rien n’est plus facile pour trouver place dans « l’histoire révolutionnaire » que de provoquer une émeute, un attentat à la pudeur, sous des prétextes artistiques. » Virilio se trompe pourtant sur un point : je doute qu’à l’heure actuelle, il soit si simple de « provoquer une émeute, un attentat à la pudeur, sous des prétextes artistiques ». Les artistes d’avant-garde ont beau prétendre injecter l’horreur dans la haute culture (les musées), ils se sont finalement révélés très dociles. La culture dominante a fini par intégrer leur discours. D’autant plus que, si l’art est capable d’esthétiser la terreur, aujourd’hui la terreur est aussi esthétisée : le fantomatique Ben Laden, avec ses fréqueuntes et terrifiantes apparitions à la télé (un Coran dans une main, une mitrailleuse dans l’autre, dans un éternel décor de montagnes), est peut-être devenu l’artiste vidéaste le plus célèbre de ces dernières années. (…)

J’ai l’impression que tout n’a pas encore été dit, qu’il reste quelque chose de plus tacite, lié à cette volonté d’établir des connexions, des ancrages qui nous permettraient d’interpréter et d’interroger notre présent. Je n’ai certes pas retrouvé la trace de Tyburn, mais sa présence est toujours . Cette Histoire du Vandalisme Éclairé est une tentative d’aborder l’histoire comme quelque chose de plus qu’une compilation d’événements morts, qu’un simple corps mutilé. A présent, j’ai le sentiment d’avoir moi aussi tissé ces liens, d’avoir mis mon flair à l’épreuve. Au fil de ces pages, j’ai vu défiler des centaines de visages. Je repense aux jacobins, qui regardaient du coin de l’œil le passé impérial romain, ou aux révolutionnaires français de 1848 qui imitaient leurs ancêtres jacobins. J’ai également croisé le profil de Lénine, ce Robespierre du XXe siècle. Autant de personnages qui ont, à leur manière, foulé des terres déjà conquises et parlé un langage dont ils avaient hérité. J’ai tâché de les mettre à nu, d’en percer les codes, de déchiffrer la façon dont s’exprime l’horreur contemporaine, et dont la culture populaire véhicule la transgression et la terreur.

Sartre disait, avec le recul, s’être battu toute sa vie « pour l’avènement d’une société dans laquelle il n’avait pas envie de vivre ». C’est un peu ce qui est arrivé aux artistes d’avant-garde fascinés par les tueurs en série, les terroristes et les criminels. Ils ont convoqué un monde, en sachant pertinemment qu’il ne ferait jamais son retour. Ils ont revendiqué quelque chose d’insaisissable et d’obscène, même pour eux. Et ils ont fini par fantasmer une violence qui, si elle devait se concrétiser, les aurait probablement dévorés.