Toyen, petits faits et gestes d’une très grande dame – Alain Joubert

Je suis sûr, en effet, que la vraie vie de Toyen, celle qui s’incarnait avec tant de splendeur dans les images qu’elle proposait à nos secrètes inquiétudes, cette vraie vie prenait naturellement racine dans la vie réelle qu’elle menait selon certains rituels où la coutume lui servait de guide pratique et où l’habitude la sécurisait par les points d’appui qu’elle lui offrait. Ce jeu permanent entre son essentiel besoin de repères et l’extrême aventure où l’entraînait sans cesse son imaginaire conférait à son « allure » générale l’apparence d’un bloc de pierre que rien n’aurait pu entamer. Toyen, la dame de granit aux pinceaux de velours…


Nul n’était plus attentif que Toyen à la nouveauté, même si celle-ci ne relevait pas nécessairement du monde des idées mais révélait, plus simplement, les vbrations de l’air du temps. Au début des années 60, le Rock’n’Roll, et sa variante française le « Yéyé », déferlent sur la jeunesse de l’époque, engendrant de nouveaux comportements, de nouvelles formes de spectacle, de nouveaux frissons.

Alors que Johnny Hallyday commençait tout juste à se faire connaître, Nicole et moi entraînons un soir Toyen au célèbre Olympia, où la future star se produisait pour la première fois. Ravie, Toyen sentit d’emblée qu’il se passait là quelque chose qui allait durer, tout en approuvant ma remarque en forme de réserve selon laquelle Hallyday, à la manière jadis de Maurice Chevalier, serait encore sur scène trente ou quarante ans plus tard; autrement dit, son « professionnalisme », déjà stupéfiant, en faisait certes un phénomène, mais la vraie rage qui animait la génération R’n’r n’était pas au rendez-vous. Trop de métier, de savoir-faire, de technique de scène aussi…

Quelques semaines plus tard, nous nous rendons à nouveau à l’Olympia, toujours en compagnie de Toyen, pour assister à l’une des prestations de Vince Taylor, autre nouveau venu dans le monde du Rock. Et là, l’évidence s’impose : ce « voyou » pervers, couvert de  cuir noir et de chaîne chromées, incarne à ce point l’esprit de sa musique, et la violence qui la porte, que nous sentons aussitôt qu’il ne fera pas carrière, la dépense énergétique – physique et sensible – laissant sur place, et de très loin, les précautions à prendre pour « durer ». Vince Taylor se « brûlait » magnifiquement devant son public, ce qui lui interdisait définitivement toute trajectoire prolongée. Une comète passait…

On sait ce qu’il en advint. Et Toyen, comme nous, avait immédiatement perçu cette contradiction personnifiée qu’était Vince Taylor, déclarant avec admiration, tandis qu’autour de nous on cassait les fauteuils avec enthousiasme :

Ti sais, cé garçon, il est foutu!