Pedro Páramo – Juan Rulfo

« Ce village est plein d’échos. Ils semblent avoir été reclus au creux des murs ou sous les pierres. Quand on marche, on a l’impression qu’ils vous emboîtent le pas. On entend des craquements. Des rires. Des rires très anciens, comme lassés de rire. Des voix usées d’avoir trop servi. On entend tout ça. Je crois qu’un jour viendra où ces bruits s’éteindront. »

C’était Damiana Cisneros qui me parlait de la sorte tandis que nous traversions le village.

« Il y a eu un temps où, pendant de nombreuses nuits, j’ai entendu le tintamarre d’une fête; il m’arrivait là-bas, à la Media Luna. Une fois, je me suis approchée pour regarder les danses et j’ai vu ce que nous voyons maintenant. Rien. Personne. Des rues aussi désertes qu’à présent.

 » Puis j’ai cessé de l’entendre. Il est vrai que la joie lasse. Aussi n’ai-je pas été surprise qu’il prenne fin.

 » Oui, ce village est plein d’échos, a répété Damiana Cisteros. Ils ne me font plus peur. J’entends aboyer les chiens, et je ne m’en soucie pas; qu’ils aboient autant qu’ils veulent. Les jours de grand vent, on voit des feuilles emportées par les rafales, alors qu’ici, comme tu peux le constater, il n’y a pas d’arbres. Il y en a eu, à l’époque; sinon, d’où sortiraient-elles, toutes ces feuilles?

 » Le plus terrible, c’est quand on entend parler les gens comme si leurs voix sortaient de quelque lézarde, et elles sont pourtant si claires qu’on les reconnaît; pas plus tard que tout à l’heure, pendant que j’allais te chercher, j’ai rencontré un convoi funèbre. Je me suis arrêtée pour dire une Pater. Je priais quand une femme s’est écartée des autres pour venir me souffler : « Damiana, prie pour moi, Damiana! »

 » Elle a dénoué son châle et j’ai reconnu ma sœur Sixtina.

 » Je lui ai demandé ce qu’elle faisait là.

 » Elle a couru se cacher parmi les autres femmes.

 » Ma sœur Sixtina, au cas où tu ne le saurais pas, est morte quand j’avais douze ans. C’était l’aînée, et nous étions seize; alors, rends-toi compte, il y a bien longtemps qu’elle n’est plus. Elle est pourtant encore là, à vagabonder en ce monde. Tu vois, mon petit Juan, il ne faut pas avoir peur si tu entends des échos plus récents.

– Ma mère vous a-t-elle avertie vous aussi que j’allais venir? lui ai-je demandé.

– Non. A propos, comment va-t-elle?

– Elle est morte, ai-je dit.

– Morte? Et de quoi?

– Je l’ignore. De tristesse? Elle soupirait beaucoup.

– Ça, ce n’est pas bon. Chaque soupir est un souffle de vie dont on se défait. Alors, comme ça, Dolores est morte?

– Oui. Vous auriez peut-être pu le savoir.

– Pourquoi l’aurais-je su? Il y a des années que je ne sais plus rien.

– Mais comment avez-vous fait pour me trouver, alors?

– …

– Damiana, êtes-vous vivante? Dites-le moi, Damiana! »

Je me suis soudain trouvé seul dans les rues vides. Les fenêtres des maisons, ouvertes sur le ciel, laissaient passer des tiges de plantes grimpantes. Les murs en pisé aux faîtes hérissés d’épines montraient leurs briques effritées.

« Damiana! ai-je crié. Damiana Cisneros! »

L’écho m’a répondu :

« … ana … neros! … ana … neros! »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.