Catherine Pierloz

Catherine Pierloz est née un dimanche de janvier, autrefois, à Bruxelles. Elle pratique l’écriture, la lecture, la pensée disparate et la transmission viscérale. Elle est conteuse car elle trouve là un terrain de jeu entre mémoire, parole et poésie. Ses préoccupations actuelles sont tournées vers les échappées rendues possibles par le merveilleux.

Par ailleurs : elle mène un combat acharné contre les tyrannies de l’ego / s’il lui fallait choisir un camp, elle lutterait aux côtés de ceux qui n’ont aucune chance / ordonner le monde et laisser le chaos mener la danse est son ambivalent combat personnel


Par-delà toutes sortes de goûts que je me connais, d’affinités que je me sens, d’attirance que je subis, d’événements qui m’arrivent et n’arrivent qu’à moi, par-delà quantité de mouvements que je me vois faire, d’émotions que je suis seul à éprouver, je m’efforce, par rapport aux autres hommes, de savoir en quoi consiste, sinon à quoi tient, ma différenciation. N’est-ce pas dans la mesure exacte où je prendrai conscience de cette différenciation que je me révèlerai ce qu’entre tous les autres je suis venu faire en ce monde et de quel message unique je suis porteur pour ne pouvoir répondre de son sort que sur ma tête?

(André Breton, Najda)


Causeries & digressions

Rien n’est figé, la pensée est mouvement, emmenée par des mots venus comme l’éclair ou depuis les souterrains, on se voit un jour rapace, et l’autre lézard… Donc quand on parle de soi, de ce qu’on fait, c’est un instantané : les certitudes sont celles du moments, les failles sont celles du moment… L’important est qu’il y ait de la lumière; l’important est qu’il y ait de l’ombre!

Que ces occasions de parler de ma pratique de conteuse, dans des discussions amicales, soient de ces filaments à partir desquels tisser ou détisser!

Ce territoire que je suis d’où jaillissent les histoires que je conte

Je suis issue d’un arbre généalogique déraciné,
Je suis attachée pour toujours à mon paysage d’enfance, une forêt de sapins verts, dense et sombre,
Je suis d’ascendance plus germanique que latine,
Je suis lectrice avant tout,
Je suis attirée par la possibilité que les dieux soient morts,
Je suis effrayée par les malédictions de la fée Carabosse,
Je suis fatiguée quand me chevauchent les voix autres,
Je suis de marbre face aux morts,
Je suis traqueuse des tyrannies de l’ego,
Je suis charpenteuse de récits,
Je suis les traces du conteur Michel Hindenoch qui pose quelques cailloux blancs puis nous laisse cheminer par nous-mêmes,


Il me paraît important de multiplier et de creuser sans cesse la liste des Je suis… car c’est de là qu’on parle, toujours.
Ces Je suis… sont l’histoire revendiquée à partir de laquelle chacun s’exprime.
Il me paraît scrupuleux de tenir cette liste, de la scruter, de l’annoter, de l’amender, l’augmenter, l’invectiver, la secouer…
Je ne suis qu’une expérience du réel parmi d’autres, qui tente de raconter une histoire à mille ramifications.

Que fais-je exactement?
J’utilise le récit et l’écriture – comme raconteuse, écriveuse et liseuse – pour tramer la réalité.
Je tisse ma part de la toile.
J’espère qu’elle puisse servir à quelqu’un.e.s comme embranchement où accrocher leurs propres fils.

J’ai mes propres motifs.
J’ai mes propres musiques.
J’ai mon propre idiome.

Je tente de les tenir à l’écart du spectacle uniformisé par la bureaucratie.
Je résiste aux dossiers, au réseautage, à la marchandisation.
Les histoires qu’on tente n’ont de puissance que libres.
Dégagées des carcans où s’agglutinent les mondes qui meurent.
Les histoires doivent être inventées là où elles n’ont pas encore de mots et de voix pour se dire.
Je préfère quand elles vont discrètes, indifférentes aux ors du spectacle.

©Catherine Pierloz 2019